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Publié par Mermed

Mermed  (30)

 

Gregor est déjà arrivé, il a appelé tôt ce matin pour demander à la commissaire si elle pouvait se libérer pour déjeuner, ce qui lui permettra de revoir Mermed dans l’après midi. Et de repartir dans la soirée en Allemagne.

- Ça ne va pas recommencer avec Marie? Comme avec Béa ?

- J’espère que non, on essaie de la trouver.

- Et Mermed?

- Il n’a rien dit, nous avons analysé ensemble ce qui avait pu se passer, je crois qu’il a besoin d’assimiler, d’accepter.

- Vous avez raison, je verrai tout à l’heure.

- C’est quelqu’un de très curieux, attachant, on sent qu’il a beaucoup bougé en prison, bousculé sa vie, ses habitudes, ses goûts. Il a réussi à se constituer des centres d’intérêt.

- Ce n’était pas dur, avant il n’enavait guère, je plaisante, je l’admire tout à fait, je ne savais pas avant lui et avant ce que Madame Dore m’a dit de son mari que la prison pouvait aider certains hommes.

- Moi non plus, mais ce sont des exceptions.

- Il y en a d’autres, ce nazi que j’ai interrogé, et Mermed m’a parlé de quelques autres détenus.

- Oui je les ai rencontrés, mais j’en ai rencontré des dizaines qui ne changeront jamais et quand je vois les conditions de vie, la promiscuité mais la solitude, le laisser aller mais aussi l’austérité, le chacun pour soi et la solidarité, quand je vois qu’un détenu comme le Grand comprend en quelques instants toute l’histoire de Mermed, je me dis que ceux qui résistent s’en sortent mieux qu‘avant, qu’ils se retrouvent ou se trouvent et qu’en sortant de là ils n’ont plus peur de rien même physiquement, j’ai entendu de drôles d’histoires…

Ils se quittent après que Gregor lui ait promis de lui envoyer l’article qu’il va consacrer à l’affaire.

- Je reviens souvent voir Mermed, je pourrais vous inviter un soir.

- Ce sera avec plaisir monsieur Samsa.

Il est au parloir à trois heures et demi, c’est le dernier parloir.

Pour la première fois depuis bien longtemps ils n’échangent que quelques phrases.

- Ca va aller, Mermed?

- Pardonne moi, je ne suis guère bavard.

- Je comprends, ça ira mieux la prochaine fois.

 

L’article de Gregor sur l’affaire de Haran est passé dans le Spiegel et dans tous les grands hebdomadaires européens, un article complet qui ne mentionne cependant ni Etienne Dore, ni Julie ni Marie. En accord avec Danielle Babel, il ne parle pas non plus de manière trop précise du lien entre le corps et l’un des détenus, pas la peine qu’un complice éventuel ne continue le sinistre travail de Costani.

Les jours, les semaines passent, Costani ne dit rien au juge. Les policiers italiens ne retrouvent pas Poli, et personne n’a de nouvelle de Marie, ni de Julie pas plus que d’Etienne Dore.

 

Gregor vient toujours voir Mermed très régulièrement, il voit aussi Danielle.

- Est-ce que je viens encore pour Mermed? Se demande t’il.

Et puis un jour il ne se pose plus la question, il vient pour lui mais encore plus pour Danielle, qui un matin, lui dit,

- Tu sais il faut que tu en parles à Mermed.

- De quoi?

- De nous.

- Oui, surtout si…

- Si..?

- Si je viens m’installer avec toi puisque tu ne veux pas venir à Francfort.

- Tu sais bien que je ne puisse pas.

- Alors je viens?

- Tu le revois quand Mermed?

- Cette après midi,

- Alors dis lui que tu viens habiter avec moi.

 

Cette après midi, cela fait exactement cinq ans qu’il vient voir Mermed en prison. Depuis la découverte du corps de Béa, ils ont parlé beaucoup, de tout ce à quoi Mermed s’intéresse maintenant, toujours les recherches des racines la mythologie, les religions, la philosophie, la peinture en particulier celle de la renaissance. Il apprend l’Anglais et s’est inscrit en licence de lettres. Petit à petit il s’éloigne des sagesses orientales pour retrouver ses racines, il se sent proche de son passé familial, il s’épanouit de plus en plus dans le cadre très rude de discipline qu’il s’est imposé. Pas une fois ils n’ont reparlé de Béa ou de Marie. Gregor qui le connaît bien a senti que ce n’était pas encore le moment.

- Salut Mermed.

- Ça va Gregor?

- Je vais m’installer à Haran…

- Pardon?

- Tu as bien entendu, je vais vivre avec Danielle Babel.

- La commissaire?

- Oui,

- Tu as de la chance, elle est superbe et c’est une femme bien.

- Elle viendra te voir, mais elle attend que Costani ait été jugé.

Et Mermed s’est mis à reparler de Béa, savoir que son seul ami s’est retrouvé une femme ça lui donne envie de se souvenir, pendant tous ces mois, il n’y a pas pensé, c’est resté en lui ça a maturé. Il n’a rien dit à Gregor sur ses sentiments, parce qu’ils n’étaient pas encore formés.

Il fallait que le temps agisse, et le travail s’est fait.

- Tu sais, je crois que l’on vient ici, en prison, parce que quelque part on l’a voulu, on l’a décidé. Les braqueurs, les voleurs, ils l’intègrent dans leur vie, dans le rythme de leur vie, les assassins, c’est quelque fois comme moi un acte irréfléchi mais l’irréflexion on la choisit, parce que c’est plus pratique, c’est plus confortable de ne pas réfléchir. Il y avait en moi du bon et du mauvais, Béa était pour moi ce qui était bon mais elle a été l’instrument du mal qui était en moi. Ici j’ai payé autant sa mort que celle de Dore. Il a fallu passer par la mort, le crime et la mort de Béa, la mort de celle qui était mon amour. Je sais maintenant que je vivrai sans me haïr, mon âme va me laisser être lucide et je vivrai avec elle en bonne entente, au moins l’entente cordiale entre de vieux ennemis.

- Je suis content que tu te décides à parler.

- Il y a deux parties dans ma vie, la première, violente qui s’est terminée dans cette passion invraisemblable pour Béa, invraisemblable parce que je n’essayais pas de comprendre, je me laissais aller, j’ai été mené sans réagir, je me croyais fort j’étais un pantin et ce pantin a été tué mais j’ai été mené par quelqu’un qui m’aimait et qui a aussi été un pantin dans les mains du destin, dans celles du marionnettiste. Est ce que c’est Costani, Est ce que c’est quelqu’un d’autre? Peu importe. Béa m’aimait, elle m’a amené à tuer, sans le savoir, elle ne savait pas que ça irait jusqu’au crime en m’envoyant voir Dore mais le marionnettiste savait que c’était possible. Elle a eu peur quand elle a appris ce qui s’est passé, elle n’a pas pu me revoir, mais elle a quand même voulu me revoir et elle en est morte. Un crime que j’ai commis pour défendre mon amour, un autre qui a été commis contre notre amour. Et la première période de ma vie s’est terminée avec la mort de Dore. Celle de Bea quatre ans après en est la conséquence. Et pendant ces années j’ai réfléchi, j’ai pu de temps à autre te donner l’impression que je m’enfermais – et c’est vrai que je le suis ici – alors qu’au contraire je me libérais de la première partie de ma vie. Il fallait que je frappe à une porte, je ne pouvais pas l’ouvrir seul, la clef c’était ma raison il fallait que ma raison décide d’ouvrir les portes de mon âme, il a fallu l’aider cette serrure, elle était rouillée depuis le temps et ces deux morts l’ont dégagée. Désormais plus personne, même dans un amour aussi total que celui que j’ai eu pour Béa n’aura plus jamais aucun pouvoir sur moi. Le marionnettiste s’est trompé, à moins que…

- A moins que..?

- Je n’ai pas encore rempli les points de suspension. Il y a peut être d’autres possibilités, je ne les connais pas, pour le moment.

- Et Marie, quel a été son rôle?

- Je ne sais pas, un jour peut être.

- Et ce trou noir de tes dix premiers mois de détention, est ce que tu l’expliques maintenant?

- J’ai pris conscience en un éclair de la médiocrité de ma vie, ce que j’avais vécu était tellement banal, que j’en ai été assommé, qu’il m’a fallu des mois pour supporter ce choc et des années pour accepter, pour que mon intelligence accepte cette tristesse. La culpabilité je la garderai, mais ce n’est plus cette culpabilité que j’avais en moi et contre laquelle je me révoltais, c’est une culpabilité qu’il a fallu que je matérialise pour pouvoir l’exorciser par la peine sociale et mon enfermement.

- C’aurait été mieux de t’en débarrasser autrement….

- Oui, mais c’est ainsi que cela s’est passé, hélas…La mort de Béa était dans celle de Dore, en le tuant lui, je l’ai tué elle, c’est pour cette raison que j’ai eu ce trou noir au début, l’absence de Béa c’était sa mort et sa mort c’était mon salut. Il fallait que je ressente totalement cette perte, cette douleur, par cette mort pour en sortir, pour guérir.

Un an après la découverte du corps de Béa, se tient à Haran le procès de Costani. C’est le seul accusé. Poli n’a pas été retrouvé, Pas plus qu’Etienne Dore. Costani n’a jamais parlé, en l’absence de preuves définitives, son avocat dont le talent est à l’aise devant les lacunes du dossier d’accusation obtient un verdict mesuré de sept ans de réclusion pour son client. Compte tenu des différentes grâces et remise de peine, le hasard permettra selon toute vraisemblance à Mermed et à Costani de sortir de prison à quelques mois d’intervalle.

 

Quelques semaines après l’arrestation de Costani, Mermed reçoit une lettre. Il ne connaît pas cette écriture. Il l’ouvre, il y a quelques lignes sur une feuille et une autre enveloppe.

 

Mermed,

Nous ne nous connaissons pas, mais j’ai tellement entendu parler de vous. J’ai trouvé hier en rentrant, cette lettre arrivée il y a quelques mois.

J’ai appris ce qui s’était passé.

J’ai perdu ma seule amie et vous la femme qui vous aimait.

Bon courage.

Jane.

 

Il repose l’enveloppe sans l’ouvrir.

Il attendra de nombreux jours avant de la reprendre, de très nombreux jours.

Et puis, un matin, très tôt, il lit la lettre que Béa avait confiée à Jane.

Il décide de ne jamais parler de cette lettre.

Il va la lire si souvent, qu’un jour il la recopiera, pour ne pas risquer de l’abîmer.

Et puis, il la connaîtra par cœur.

Pendant longtemps il vivra avec les mots de Béa, Béa qui l’aimait toujours quand elle lui avait écrit cette lettre quelques jours avant sa mort. Béa qui l’avait tellement aimé que le goût de vivre l’avait quitté le soir où elle avait fui après avoir appris le crime qu’elle pensait l’avoir poussé à commettre.

F I N

 

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