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Publié par Mermed

Mermed (15)

 

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Il avait passé une nuit en garde à vue avant d’être présenté au juge d’instruction. Il ne connaissait pas d’avocat, il avait choisi au hasard.

- Trois personnes vous ont vu donner un coup de poing à Monsieur Dore. Il est mort.

- Oui.

- Vous reconnaissez les faits?

- Oui.

Le juge lui avait demandé pourquoi il avait tué cet homme. Il n’avait pas répondu, il ne pouvait pas.

- Je ne sais pas.

- Vous étiez sous l’emprise de l’alcool ou de la drogue?

- Je ne bois pas et ne me drogue pas.

Le juge savait quel légionnaire il était, il s’était déjà renseigné,

- Vous étiez un élément très apprécié à la légion, décorations, école de sous officiers en juin prochain, tout allait bien.

Il n’avait rien répondu

- Je vais demander que vos soyez incarcérer. Je vous reverrai plusieurs fois avant le procès.

Il avait été envoyé à Haran, parce qu’il y avait là un service psychologique important. Les dix premiers mois de sa détention – il avait appris lors de la reconstitution qu’il y était depuis dix mois – il n’avait aucune notion du temps, il en était resté au téléphone de Béa qui ne répondait pas. Le temps était arrêté à cette sonnerie dans le vide. Des gens lui avaient parlé pendant tous ces mois, qui? Il ne savait pas. Son père était venu le voir une fois, sa sœur, des psychologues, il n’en avait aucun souvenir, il pouvait parler avec eux de façon cohérente mais en restant à la surface des choses. Il lui était impossible de parler de ce coup de poing, des raisons qui l’avaient poussé, il ne s’en souvenait pas. Il n’y avait plus de lien entre les choses, entre les événements. Il savait qu’il avait tué un homme, mais ce n’était pas la première fois. A la guerre ça lui était arrivé, il avait été décoré. Mais il ne confondait pas ces deux morts. Il savait que Dore n’était pas un ennemi. Il ne se rendait pas compte qu’il était en prison, qu’il risquait d’y rester des années. Il était en dehors du réel. Et puis était venu le jour de la reconstitution et ça avait été le réveil, pourquoi? Parce que c’était le jour, parce que cette profonde dépression dans laquelle il avait sombré avait fini par passer. Il avait craqué quelques minutes quand on lui avait redit ce qu’il avait fait et tout d’un coup il s’était senti mieux, il s’était senti coupable, coupable de ce meurtre, coupable de toute sa violence avant que la légion ne l’ait canalisée, coupable d’égoïsme mais il pensait qu’avec de l’aide il pourrait vivre avec cette culpabilité. Et pendant toute la période qui avait précédé son procès, une longue période, il avait été suivi par des psychologues, aidé par l’aumônier de la prison et déjà quelques mois avant le procès il acceptait sa responsabilité et son destin. Il se disait que son chemin, sa vie devait passer par là, par ce crime, puis par cette dépression dans laquelle il avait été plongé pendant près d’un an. Petit à petit il avait cherché à se souvenir, il avait demandé qui était ce Dore? On lui avait dit que c’était un ancien braqueur – il ne s’était pas trompé quand il l’avait trouvé dur – devenu commerçant respectable et marié à une femme de son âge. Il se souvint alors de Béa autrement que comme d’un nom qu’il avait eu dans la tête pendant des mois. Est-ce qu’il avait bien compris ce qu’elle et Marie lui avaient dit? Pourquoi n’avait il aucune nouvelles d’elles? Il avait écrit à l’adresse de Béa et à celle de Marie, les lettres étaient revenues. Il avait écrit à Gregor qui lui avait répondu qu’il allait revenir le voir. Et Gregor était arrivé. Mermed avait obtenu un double parloir.

- Salut Mermed ça va mieux?

- Oui, il paraît que j’ai eu un trou pendant presque un an?

- Oui, je suis venu te voir plusieurs fois tu n’avais aucun souvenir. Tu te souvenais du passé, mais ce n’était que des faits sans rapport avec toi. Tu parlais de ta vie comme de celle d’un étranger.

- On me l’a dit.

Mermed lui avait raconté les discussions avec Marie et Béa à Megève et chez Toni.

- Je ne savais pas cela

- Tu as des nouvelles de Marie?

- Non, elle était partie à Paris, pour son travail la veille du jour où tu as tué ce type, elle n’est jamais revenue. Je l’ai cherchée, aucune nouvelle, j’en ai été de ma déprime aussi, je te l’avais déjà dit.

- Qu’est ce qui a bien pu se passer?

- Après tout ce temps je n’en sais toujours rien, même après ce que tu viens de me dire. Je pense, j’en suis sûr en ce qui me concerne, qu’elles nous aimaient vraiment

- C’est ce que je crois aussi

- Tu en as parlé au juge?

- Non et je ne le ferai pas. C’est moi qui ai tué, personne d’autre.

- D’un autre côté la police pourrait peut être les retrouver…

- C’est possible mais soit elles nous ont mené en bateau et je suis responsable si j’ai marché, soit je n’ai pas compris ce qu’elles m’ont dit, dans les deux cas je suis responsable.

- Ça expliquerait que l’on n’ait pas de nouvelles.

- Dans les deux cas elles ne peuvent pas en donner.

 

Gregor était revenu souvent, les deux hypothèses étaient à la base de leurs réflexions. Mais tous les deux étaient sûrs que les deux filles les avaient aimés.

Son père lui avait pris un autre avocat, un ténor, Ils s’étaient vus plusieurs fois? Mermed ne lui avait rien dit des deux filles, il ne lui avait pas parlé de Béa. La seule ouverture qu’il lui avait laissé c’était la violence dans laquelle il avait vécu d’abord contre lui-même et les autres quand il était gamin et adolescent, puis la violence de l’humanité, la cruauté de la guerre à Sarajevo, au Koweït, en Afrique.

Ça avait plu à l’avocat qui savait comment expliquer une violence personnelle par un environnement de violence. Il avait attendri les téléspectateurs lors de plusieurs émissions. Pendant les cinq jours du procès, Mermed avait été méconnaissable pour sa famille, ses amis, calme, serein, acceptant totalement sa responsabilité. L’avocat avait fait une plaidoirie exceptionnelle devant la cour d’assises. Dans sa déclaration finale, Mermed avait dit que son avocat avait raison de dire que les horreurs qu’il avait connues l’avaient marqué, c’était vrai, il avait souvent encore la vision de cette gamine tuée à côté de lui à Sarajevo, mais tous les soldats qui avaient vécu cela n’avaient pas tué. Et ces paroles étaient vraies, tout le monde l’avait senti.

Mermed avait été condamné à quinze ans de réclusion.

 

Au commissariat les inspecteurs arrivent, les premiers renforts aussi.

Le fax d’Affitaunauto est arrivé avec la photocopie du contrat de location. La camionnette a été louée par Paolo Conti, résidant à Turin, Via Manzoni et dont le permis de conduire international a été émis à Bologne. Le dépôt de garantie a été fait en liquide, malgré son importance. Le véhicule a été ramené à l’heure prévue en parfait état. Rolles et Dupuy continuent de travailler sur cette piste, l’élément le plus tangible pour le moment. Dupuy dont les beaux-parents sont italiens se rend souvent au bord du lac de Garde dans la maison qu’ils ont rachetés il y a bien longtemps et il a appris l’Italien non seulement en le parlant le plus possible avec ses beaux-parents et les amis qu’il s’est fait en Italie mais en suivant pendant plusieurs années des cours à la faculté. Il appelle la questure à Turin.

- Pronto

- Pronto, je suis un policier français.

La conversation se poursuit plusieurs minutes en Italien. Dupuy dit à Rolles qu’il a demandé s’ils pouvaient vérifier cette adresse et ce permis de conduire.

- Nous aurons la réponse rapidement, la ragazza qui m’a répondu est sympathique et elle a l’air efficace. En attendant leur réponse on va retourner à Henoke, chez Affitaunauto pour avoir un signalement du type qui a loué, parce que je suis à peu près sûr de la réponse de Turin.

- Oui, ça nous avancera.

Ils préviennent la commissaire et le standard qu’ils attendent cet appel d’Adriana Bertoli, c’est le nom de l’inspectrice qu’a joint Dupuy.

- Elle parle français.

Avant de partir, ils s’assurent que le patron qui a rempli le contrat de location sera sur place quand ils arriveront.

- Vous êtes le seul à avoir vu l’homme qui a loué?

- Non le mécano a réceptionné le véhicule au retour et c’est ma secrétaire qui a restitué le dépôt de garantie et elle était là quand j’ai rempli le contrat.

- Ils seront là ce matin?

- Oui.

Rolles prend une des voitures du commissariat et dit à Blanc de les suivre, c’est lui qui va mener avec deux policiers les recherches avec les gendarmes, ils leur montreront l’endroit et puis iront à Henoke après. Avant qu’ils ne partent la commissaire leur dit:

- Si vous avez l’impression qu’avec les souvenirs des gens de l’agence on peut dresser un bon portrait robot, appelez-moi, nous trouverons quelqu’un pour le faire.

 

Le patron de l’agence les reçoit dès qu’ils arrivent. C’est une petite agence, le loueur ayant décidé très récemment de s’installer en France. Pour le moment il y a le siège et une douzaine d’agences, uniquement dans la région.

- Nous allons vous voir séparément, pour la fiabilité des souvenirs ce sera mieux. Il était comment?

- Trente cinq ans, ni grand ni petit.

- C’est à dire?

- Comme votre collègue.

Il montre Dupuy qui mesure un mètre soixante dix huit.

- Mais un peu plus mince.

- La couleur de ses cheveux?

- Brun foncé.

- Des lunettes?

- Non.

- Vous n’avez rien remarqué d’autre? Bijou, montre…

- Pas d’alliance, pas de bracelets, une montre mais je ne peux pas vous dire la marque.

- Les yeux?

- Je n’ai pas vu leur couleur.

- Comment était il habillé?

- Pantalon foncé, blouson marron.

Le patron ne voit rien d’autre, ah si il parlait parfaitement français, il a été surpris de savoir qu’il était italien.

- Nous avons beaucoup de valdotains ici.

- Valdotains?

- Des habitants du Val d’Aoste.

- Oui..

- Ils parlent tous français mais lui c’était vraiment sans aucun accent.

- Il était seul?

- Je n’ai vu personne avec lui.

Le mécano n’a rien remarqué de plus que le patron.

- Non rien d’autre, c’était un type nerveux, enfin des mouvements rapides, pas inquiet, plutôt plein d’énergie.

La secrétaire, la fille du technicien EDF qui a remarqué la camionnette est une jeune femme sur laquelle les dieux ont oublié de déposer leur souffle, mais elle a un visage intelligent.

- Vous avez vu l’homme qui a loué la camionnette?

- Oui, j’ai eu le temps de le regarder pendant que Monsieur Labome remplissait le contrat et lorsqu’il a ramené le véhicule, c’est un brun.

- C’est sa vraie couleur?

- Oui

- Vous avez vu ses yeux?

- Très beaux yeux verts. Il ne pouvait être qu’italien, le parfait ragazzo…

- Ses vêtements?

- Un pantalon en velours feuille d’automne et un blouson en cuir dans les mêmes tons. Un polo Strada et des chaussures très chic, des chaussures italiennes, sûrement de chez Bruno Magli.

- Vous êtes connaisseuse…

- Oui j’ai travaillé dans les vêtements et les chaussures.

- C’étaient des vêtements chers?

- Oui et lui c’était un homme bien élevé, de la classe.

- Vous voyez autre chose?

Elle réfléchit un moment

- Oui, il est gaucher.

- Gaucher ou il écrit de la main gauche pour dissimuler son écriture?

- Non, un vrai gaucher, je le sais parce que l’on a eu quelqu’un un jour qui nous a fait le coup, ça se voit tout de suite surtout quand on est gaucher soi même ce qui est mon cas.

Ils remercient, Rolles ajoute,

- Nous allons peut être faire un portrait robot, mais on le fera à Henoke pour ne pas vous déranger.

A peine sortis de l’agence, le portable de Rolles sonne, il a un message du commissariat, le téléphone ne devait pas passer dans le bureau.

- Rolles, vous avez appelé?

- Oui, je te passe la commissaire.

- J’ai eu Turin, il n’y a personne de ce nom au 22 rue Manzoni, il n’y a même personne du tout au 22 c’est un chantier… Pareil pour le permis de conduire, il n’a jamais été émis dans la province de Bologne de permis à ce nom. Où en êtes vous?

- Je crois que l’on peut avoir un très bon portrait robot, ils se souviennent bien de l’homme surtout la secrétaire.

- Je préviens le commissaire de Henoke, ils ont un très bon spécialiste, vous pouvez y aller tout de suite.

Rolles rentre dans l’agence, il dit au patron ce qu’ils vont faire

- On peut commencer avec vous

- Oui.

- Et puis le mécano et votre secrétaire, comme ça vous pourrez continuer à travailler.

Arrivés au commissariat de Henoke, Rolles fait appeler le commissaire

- Bonjour, Rolles ça va bien?

- Merci, bonjour commissaire, notre patronne vous a prévenu?

- Oui, vous pouvez commencer tout de suite, on vous attendait.

Le commissaire les accompagne dans l’atelier du spécialiste des portraits robots. Deux heures plus tard ils ont terminé avec les souvenirs du patron. Dupuy le raccompagne et revient avec le mécano, il faut encore deux heures. En milieu d’après midi c’est au tour de la secrétaire, ça prend un peu moins de temps, ses souvenirs sont très précis. Les trois portraits se ressemblent beaucoup, pour une fois il y a des témoins fiables, c’est si rare. Rolles et Dupuy raccompagnent la fille, ils en profitent pour montrer les portraits aux trois employés qui reconnaissent bien l’homme qui a loué la camionnette.

- Tu vois, Dupuy, il fallait le faire ce portrait, la photo du permis était vraiment trop floue.

- Et pas ressemblante à ces portraits.

- Oui, on va rentrer, appelle la commissaire pour lui dire que l’on a un bon portrait.

 

à suivre

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