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Publié par Mermed

Je lis pour les non-voyants, et je suis leur main qui tient le stylo pour écrire leurs mots.  Voici le travail qu'ils ont fait ces derniers mois.

Je lis pour les non-voyants, et je suis leur main qui tient le stylo pour écrire leurs mots. Voici le travail qu'ils ont fait ces derniers mois.

 

 Il y a bien longtemps, environ 2500 ans, un vieux chinois du nom de Lie Tseu écrivait:'il y a un certain Keng Sang-tseu qui est capable de voir avec les oreilles et d'entendre avec les yeux (…) 'Une chose si petite soit-elle, soit à distance infinie soit tout près, est perçue de moi, mais j'ignore s'il s'agit d'une perception des sens ou d'une connaissance instinctive.'  (Traité du vide parfait 4 partie, chapitre 2)

 

Ne pas pouvoir lire avec ses yeux,

ne plus pouvoir lire avec ses yeux,

et c'est la plongée dans l'isolement, la solitude absolue, croit-on tout d'abord,

c'est l'impossibilité de connaître les mots des écrivains que l'on aimait,

l'incapacité de voir les tableaux ou les sculptures de Léonard ou autres Michel Ange,

l'inaptitude à suivre un spectacle vivant, ou de voir un film...

 

Mais les années récentes nous ont ouvert, avec les progrès techniques, de nouvelles voies d'accès à toutes ces créations des hommes;

la lecture audio – qui a maintenant remplacé ce plaisir que ne pouvaient se permettre que les personnes très fortunées dans les temps jadis, celles qui pouvaient rémunérer des lecteurs venant chez elles lire les livres de leur choix - donne accès un nombre limité – mais toujours croissant - de livres.

Dans les premiers temps quand nous écoutons un livre, on veut le terminer ne serait-ce que par respect pour la personne qui l'a lu, alors que lorsque nous pouvions lire, nous n'hésitions pas à arrêter la lecture quand le livre ne nous plaisait pas; puis après des années de fréquentation des livres audios nous osons le faire à nouveau si le livre ou la voix ne nous conviennent pas pour le texte choisi, choisi parce que nous en avons entendu parler, ou que la Bibliothèque sonore, qui connait nos goûts et nos souhaits, a choisi pour nous.

 

La lecture visuelle demande des efforts, tout comme la lecture audio qui demande – si l'on veut réellement suivre – une très grande attention, avec toutefois, dans le fond de la tête, l'impression de ne rien faire, ce qui n'est pas le cas avec un livre papier.

Mais nous nous mettons peu à peu dans l'esprit que quelle que soit la façon de le faire, 'quand je lis, je lis' car la lecture audio ne permet pas de lire en travers et requiert une extrême attention,

d'autant que cette voix, et les mots dits meublent la solitude,

et tous ces mots, toutes ces phrases, tous ces livres, permettent de vivre à nouveau,

car la peur primordiale, la terreur qui s'empare de nous, quand nous ne voyons pas ou quand nous perdons la vue, c'est de se retrouver isolé.

 

Les livres audio sont un lien indispensable, tout comme l'audio-description, à la télévision et au cinéma (ce qui est encore rare) qui est un grand pas en avant et permet d'assister à toutes sortes de spectacles a priori inaccessibles mais que nous pouvons vivre de façon quasi-magique, tels les spectacles de danse.

 

Même une visite de musée, accompagnée par un guide compétent nous permet de connaître tel ou tel tableau, telle ou telle sculpture, car nous n' en voyons que 4 ou 5, souvent beaucoup mieux que le voyant qui passe lors de sa visite devant quelques centaines d'oeuvres. Nous pouvons, après une première visite, et cela va paraître étrange, savoir que nous sommes en présence d'un tableau déjà 'vu' lors d'une précédente visite, et nous pouvons le décrire aux personnes qui nous accompagnent et leur en expliquer l'origine, la symbolique, l'histoire, car ce tableau nous l'avons mentalement en nous.

Hélas, pour toucher les sculptures, beaucoup de musées nous imposent des gants, et la perception de la matière, qui peut se faire visuellement, nous est interdite par ce gant, c'est comme une censure du sens du toucher.

 

Un point encore, avant d'autres,

le voyant passe, souvent, dans les conversations, à côté des changements d'intonation de la voix, de la durée et de l'intensité des silences,

alors que, dans nos rencontres non visuelles, quand nous parlons avec une personne, nous sommes très attentifs à tous ces accompagnements des mots dits;

'les voyants ne sont pas nécessairement lumineux'

 

Nous partons, aussi souvent que possible, visiter des lieux qui peuvent sembler improbables; ainsi récemment, certains sont descendus dans le gouffre de Padirac à 103 mètres sous terre, et le soleil nous le ressentîmes dans les puits de lumière, comme nous percevions la taille du gouffre, au fond duquel l'eau qui s'écoule nous a apporté tranquillité, mais aussi inquiétude.

Là, c'était la hauteur du gouffre que nous ressentions au dessus de nous, tout comme, lorsque nous montons dans un clocher ou une tour, nous sentons la hauteur en-dessous de nous, par l'éloignement des bruits du sol.

Et dans tous les cas, il est difficile d'entendre un accompagnateur, un guide, voire une personne qui se trouve à côté, dire: 'que c'est beau!'

Mais notre perception est tellement aiguisée en ce qui concerne les odeurs et les sons...Ainsi, nous savons que tel bâtiment religieux n'est plus un lieu de culte, car les visiteurs y parlent pus fort...

Reste toujours la difficulté de relier entre elles les différentes partie d'un ensemble, qu'il s'agisse d'un monument, ou d'une agglomération.

N'en reste pas moins, que même s'il peut arriver que tel ou tel paysage nous coupe le souffle par l'ambiance qui s'en dégage, ce qui nous submerge c'est la nostalgie, celle des lieux que nous avions vus et celle de ne pouvoir imaginer que confusément ceux que l'on nous décrits.

Mais il arrive que la personne qui nous présente un paysage, un tableau...ait un vocabulaire aussi large que précis, et qu'elle soit accompagnée d'une autre personne tout aussi riche de mots, et alors cet ensemble de mots suscite en nous une polyphonie d'impressions.

 

 

Voici quelles sont nos approches de certaines des situations que chacun vit tous les jours, notre quotidien c'est aussi de marcher sur le pied d'un enfant, sur un chat, de trébucher...de vivre dans le noir de la nostalgie.

 

Nous rejoignons Shakespeare quand il écrivait:

Apprends à lire avec les oreilles de l’amour silencieux:

l'intelligence c’est écouter avec les yeux. (Sonnet 23)

 

 

  

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