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Publié par Mermed

Shitao  (1624-1707)

Shitao (1624-1707)

 

 

Dans ces lignes sur la traduction, il n’y a aucun  des développements intelligents et érudits que feraient des hommes et des femmes  de plus de talent,  

il ne sera question que du plaisir et des difficultés:

- de la lecture de textes écrits dans une langue totalement inconnue – pour moi le chinois  (Tao Tö King),

- puis de celle de textes écrits dans une langue dont je peux reconnaître quelques mots ; ici Qohélet (l’Ecclésiaste),

- enfin, de la lecture et de la traduction de textes écrits dans une langue que je connais, c’est Hamlet.

 

Dans ces trois œuvres, il y a des mots, des vers, des phrases … qui posent de très importants problèmes de compréhension et donc de traduction;  pour chaque œuvre je me concentrerai sur un seul exemple.

 

Je n’ai voulu retenir que des textes littéraires que l’on ne peut lire superficiellement – je ne m’intéresse pas ici aux traductions des romans du jour.

J’exclus également tout travail volontairement traduit de façon tendancieuse bien loin des vérités du texte – comme les premières traductions – chrétiennes ! – du Tao-Tö King ou certaines traductions expurgées de la Bible…

 

 

Tao-Tö King  chapitre 1

 

Je ne commente pas  le premier paragraphe de ce premier chapitre – cela  fut remarquablement fait par Etiemble dans sa préface aux éditions des traductions du Tao-Tö King par Liou Kia-Hway - 

 

‘La Voie vraiment Voie est autre qu’une voie constante.

Les Termes vraiment Termes sont autres que des termes constants.’  (Tr. De J.J.-L.Duyvendak)

 

Je veux m’intéresser au dernier paragraphe à travers trois traductions françaises que les sinologues considèrent comme sérieuses :

 

  • Ce qu’ils ont en commun, je l’appelle le Mystère, le

Mystère Suprême, la porte de tous les prodiges.                     (Duyvendak)                                    

  • Ce même fond s‘appelle obscurité,

Obscurcir cette obscurité,

Voilà la porte de toutes les subtilités.                                          (Liou Kia-Hway)

 

  • On les appelle toutes deux profondes.

Elles sont profondes, doublement profondes.

C'est la porte de toutes les choses spirituelles.                          (Julien)

 

Je ne veux pas analyser chaque traduction dont le sens en français est clair, même s’il pousse notre intelligence dans les recoins pas nécessairement explorés de la profondeur des mystères et de la subtilité des prodiges…

En présentant ces traductions – auxquelles j’ajoute trois traductions anglaises (Waley, Legge et Lau) quand je reviens- ce qui est fréquent – à Lao Tseu, je souhaite montrer quelles peuvent être les différentes compréhensions sérieuses d’un texte;

en ce qui concerne le Tao-Tö King, il existe également beaucoup de traductions facétieuses souvent guidées par l’impérieuse nécessité de s’approprier un texte dont chacun croit avoir saisi toutes les subtilités qui ne sont obscures que pour les autres…  

Alors que faire ?

En ce qui me concerne j’ai reconstitué,  à mon seul usage, chaque chapitre avec les propositions qui me séduisent – je sais, ce n’est pas très scientifique mais je crois à la beauté des mots, des mots qui résonnent en moi pour quelque raison mystérieuse, et je pense que cette résonnance que créée pour moi le traducteur, c’est elle qu’il a ressentie et su transmettre. 

Dans ce dernier paragraphe, c’est la traduction de Liou que je choisis, ‘obscurcir cette obscurité…’

 

 

Qohélet 1.8

Voici cinq traductions de ce verset, toutes également sérieuses,

dans  l’ordre: la traduction œcuménique de la bible, la bible de Jérusalem, La King James bible, la bible Segond et la bible du rabbinat.

 

  • Tous les mots sont usés, on ne peut plus les dire, l’œil ne se contente pas de ce qu’il voit, et l’oreille ne se remplit pas de ce qu’elle entend.                                                 
  • Toute parole est lassante ! Personne ne peut dire que l'œil n'est pas rassasié de voir, et l'oreille saturée par ce qu'elle a entendu.                                                                        
  • All things [are] full of labour; man cannot utter [it]: the eye is not satisfied with seeing, nor the ear filled with hearing.                                                                              
  • Toutes choses sont en travail au- delà de ce qu'on peut dire; l'œil ne se rassasie pas de voir, et l'oreille ne se lasse pas d'entendre                                                    
  • Toutes choses sont toujours en mouvement; personne n'est capable d'en rendre compte. L'œil n'en a jamais assez de voir, ni l'oreille ne se lasse d'entendre   

 

Je souhaite n’examiner que le début du verset, les quatre à six premiers mots;

deux axes de traduction: le mot hébreu Debarim דְּבָרִים  a plusieurs sens - outre qu’il est le nom donné au cinquième livre de la Torah (le deutéronome dans les bibles chrétiennes) – il signifie la parole/le mot ou la chose.

Dans un cas comme celui-ci, que pouvons- nous faire, nous, lecteurs déconcertés ?

Nous irons consulter le Targoum de Qohélet et le Zohar,  pour ne rien trouver qui  nous éclaire sur ce point,

nous nous réfèrerons alors aux controverses entre confucianistes et taoïstes – à peu près aux mêmes époques – qui se disputaient pour établir la relation entre le terme qui désigne la chose et la chose elle-même;

toujours sur notre faim, nous nous laisserons enfin guider par notre inconscient et choisirons  la beauté des mots,

pour moi : ‘tous les mots sont usés…’

 

J’emploie ce mot de beauté des mots  à dessein;  en effet,  l’Ecclésiaste comme  le Cantique des Cantiques  ont rencontré des obstacles avant d’être admis  dans le canon des livres de la bible et leur présence a longtemps été contestée.

Il fallait beaucoup de courage aux gardiens de la tradition biblique pour admettre  un texte (Qohélet) qui fait fi de toute idée de rétribution et un autre (Le Cantique des Cantiques) que seules des acrobaties intellectuelles et vertueuses ressassées depuis une vingtaine de siècles peuvent faire passer pour autre chose qu’un chant d’amour  sensuel – et en ce qui me concerne je pense pour partie écrit par une femme – quelque fois sur la marge étroite de l’ érotisme le plus cru  (5.4).

 

Je reviens à la force de la beauté des mots, Qohélet et le Cantique sont des œuvres littéraires d’une qualité si peu partagée dans l’histoire des mots que je crois que cela a été ressenti par les hommes chargés de veiller à la conformité et que pour cette raison ils les ont acceptés dans le canon, tout en faisant de très nombreux commentaires (lisez les targoums et les commentaires haggadiques – passionnants en ce qui concerne l’Ecclésiaste)  voire des rajouts :  les versets huit à quatorze du chapitre douze  ont été ajouté pour favoriser cette adoption  (peut être le verset treize de ce même chapitre  est-il de la main de l’auteur de Qohélet – je parle ici de celui qui a cet immense talent, du principal, celui qui a écrit tout le début jusqu’au septième verset du quatrième chapitre )

 

J’ai fait allusion aux controverses entre confucianistes et Taoïstes là où j’aurais pu évoquer celles entre philosophes à Athènes, mais j’ai commencé avec Lao Tseu, alors j’ai continué, par paresse.

 

 

Hamlet      I, 2

Au roi, son oncle qui feint la joie de le revoir lui, son neveu, voici ce que répond Hamlet – et ce sont ses premiers mots:

 

King                  …But now, my cousin Hamlet and my son–

Hamlet  Aside      A little more than kin, and less than kind!

 

Comment faire face à ce défi des mots ? À cet instant,  je suis dans un état où je n’ai plus qu’à me mettre sous la protection d’une phrase que je vais écrire en anglais :

I feel lost in translation,

c’est peu de chose, pourtant ces cinq mots me donnent le courage d’affronter ce vers;

je sais que kin signifie un parent,  ici le roi dit cousin à son neveu, cela va laisser un peu de liberté…

Puis voici kind, c’est soit gentil, soit sorte ; William nous emmène dans des contrées impossibles en français ;

 

je pourrais traduire:

un peu plus que cousin, un peu moins que gentil ! 

ou bien:

un peu plus parent, un peu moins  de la famille ! 

 

Je sais aussi que Willie se laisse souvent mener  par les sonorités des mots, les allitérations, le sens de kind ici trouve un sens dans cette tonalité commune avec kin, je choisis donc cette voie, je me laisse aller aussi – en espérant que le sceptre de Will ne viendra pas me trouver tard le soir pour me dire:

 ‘Remember me’   (acte I, scène 5)

comme – encore une digression - le disait Shakespeare qui tenait le rôle du sceptre (c’est le seul rôle qu’il est joué) au premier interprète du rôle d’Hamlet, Richard Burbage, à qui le succès de la pièce, du personnage faisait enfler l’ego, trop pour que Willie ne rajoutât pas ce ‘souviens-toi de moi’, à l’attention exclusive de l’acteur. 

Tout ceci bien pesé, j’ose ce vers :

 

Hamlet à part            Un peu plus que parent, bien moins apparent !

 

Beaucoup de sueur pour un résultat quelconque…

Et des phrases aussi difficiles à traduire,ces trois œuvres - les trois plus traduites dans le monde -

en fourmillent, ce qui explique que de nombreuses traductions soient aussi différentes qu’acceptables;

 

Et toutes les traductions sont bonnes,

la poésie, la vérité du texte sont entre ces interprétations du texte, entre ces traductions ;

Avant tout- je n’ai pas osé dire au commencement -  il y a le mot dont la beauté nous envahit de tous ses sens que nous découvrons au long du temps, et quand le mot ne nous est pas accessible, reste l’idée que l’on s’en fait en tournant autour de toutes les interprétations qui nous sont offertes.

Et puis je laisse Lao Tseu terminer à ma place par ces mots qui conviennent parfaitement à tout texte  traduit:

 

‘Mes paroles sont très faciles à comprendre, mais rares sont ceux qui me comprennent…‘          

Tao-Tö King   chapitre 70  traduction de Liou Kia-Hway, la Pléiade.

 

 

 

 

© Mermed 16 – 21 Mars 2012

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