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Publié par Mermed

Pourquoi pas le radeau de la Méduse?

Pourquoi pas le radeau de la Méduse?

Un matin pluvieux, M. arriva au centre. Il fut accueilli par un homme débonnaire qui lui proposa de déposer ses objets de valeur à la réception. On l’aida ensuite à défaire ses bagages, puis un garçon d’étage l’accompagna jusqu’à sa chambre. M. le savait depuis quelques jours, le centre, dépassé par son succès était complet. Seules les relations privilégiées qu’il entretenait avec M. Louis V…, chef de service au sein du groupe propriétaire du centre, lui avait permis d’accéder rapidement à ces soins qu’il attendait depuis si longtemps. M. arriva donc dans sa chambre. Il y avait six lits et deux matelas sur le sol. Hélas et cela ne lui avait pas été dit, il n’y avait plus de matelas, aussi M. avait-il le choix, soit repartir, soit profiter dés à présent des soins en acceptant de passer les nuits sur une couverture à même le sol. M. n’hésita pas, il fut en outre conforté dans son choix par l’insistance bienveillante du garçon d’étage, il décida donc de rester.
Le temps de se présenter aux autres occupants de la chambre, puis de s’installer, ce fut l’heure du déjeuner, lequel était servi dans la chambre. Déjeuner frugal mais parfaitement équilibré. L’après-midi fut consacré aux examens en vue de définir son programme de soins. A cinq heures et demi fut servi le dîner. Une soirée conviviale devant la télévision précéda une nuit, qui malgré l’inconfort de la couche, lui permit de dormir mieux que depuis longtemps - les premiers effets du séjour, déjà? Le réveil de M. fut paisible, il fit ses ablutions qu’il termina alors que l’on servait le petit déjeuner. Puis M. commença son traitement, chaque jour, activité physique de huit heures à neuf heures trente suivie jusqu’à l’heure du déjeuner d’une psychothérapie de groupe animée par les occupants de la chambre eux mêmes, suivant en cela la méthode mise au point par le célèbre professeur Mataf quelques années auparavant. Cette méthode repose sur deux piliers: la constitution d’un groupe équilibré et harmonieux maintenu ensemble en permanence; afin d’éviter que dans un moment d’égarement un membre du groupe ne se soustrait aux séances, la porte de la chambre était fermée de l’extérieur jour et de nuit. M. partageait sa chambre avec un vieux roumain, deux voyageurs, un sénégalais et deux personnes originaires d’Afrique du nord ainsi que deux messieurs de sa ville. Tous savaient pratiquement lire et écrire. Le déjeuner fut servi, puis fut proposé un choix d’activités, activités physiques ou libres dans la chambre. Ces dernières, M. s’en rendit vite compte étaient le plus souvent transformées en périodes de repos. M. choisit l’activité physique qui se déroulait dans un cadre certes austère mais bien conçu - une partie était couverte offrant un abri en cas de pluie, l’autre, offrait un grand air que l’on devinait ensoleillé. Cet espace formait un rectangle de presque trente mètres sur douze et quand les curistes y étaient réunis, M. s’en rendit compte plus tard, on assistait à une étrange mise en scène spontanée du Dépeupleur de Beckett.
A quinze heures trente on le raccompagna dans sa chambre; il put se consacrer à son courrier et lire. Il apprécia alors une autre vertu du programme de soins: lire quelques pages du Château (livre écrit au siècle dernier par un écrivain pragois qui eut son heure de célébrité) lui demandait un effort de concentration très important pendant que les autres occupants regardaient la télévision en poursuivant vigoureusement leur psychothérapie au son de la radio. Le repas fut servi puis la soirée se déroula comme celle de la veille.
Un jeudi matin, il se rendit compte qu’il était au centre depuis soixante sept jours - le temps s’était écoulé rapidement et il ressentait les premiers bénéfices de la cure, il avait perdu du poids, il dormait bien, les séances de psychothérapie lui permettaient de développer une dialectique apaisée. Ce jour là, un bonheur inattendu vint conforter son analyse, un des curistes étant guéri, sa place, un matelas sur le sol, fut donnée à M. Quelle joie! Ne s’agissait-il pas d’une reconnaissance par les soignants de ses progrès? Encouragé, il redoubla d’efforts, les séances physiques l’endurcissaient, les séances de psychothérapies étaient de plus en plus animées. Trois sujets revenaient lors de chaque séance, ils étaient approfondis, examinés sous tous les angles, l’un était de nature théologique, une évaluation comparative des grandes religions monothéistes; le second était d’ordre juridique, les curistes étaient très intéressés par le formalisme de la procédure pénale. Le dernier traitait des compagnes avec l’extrême délicatesse que requérait l’éloignement temporaire.
M. consulta les ouvrages de la bibliothèque. Il emprunta ceux du professeur Mataf. Celui dans lequel le professeur expliquait sa méthode et aussi celui dans lequel il relatait comment il avait réussi à éradiquer l’épidémie de bavurite qui en des temps reculés frappait les représentants de l’ordre dans des nations attardées. M. en lisant ces ouvrages eut la confirmation de ce qu’il ressentait confusément, tous ceux qui, à un titre ou un autre intervenaient dans ses soins étaient des personnes intelligentes et emplies de compassion, mais qui devaient conserver vis à vis des malades cette attitude bougonne voire revêche. M. eut plusieurs fois l’opportunité de percer cette armure en apercevant la lueur d’un sourire dans l’œil de tel ou tel garçon d’étage.
Un jour de printemps, alors que le soleil inondait la chambre, M. se réveilla détendu et ce jour là, le départ d’un curiste lui donna accès à un lit. Quel confort! Pour quelle raison lui revinrent alors à l’esprit les mots de cette femme de vie douteuse rencontrée du temps de son espiègle jeunesse ‘je suis née dans la rue, j’ai été élevée dans le caniveau, je finis sur le trottoir’, des mots qui s’appliquaient à son séjour, de la dalle en béton, au matelas puis au lit. Hélas ce bonheur, M. en fut informé deux jours plus tard ne serait que de courte durée, le médecin lui dit que sa guérison était proche, à peine quelques semaines - qui passèrent comme un de ces instants que l’on aimerait transformer en éternité.
Le premier jour de l’automne, il fut déclaré guéri. Heureux, il rentra chez lui, désorienté de se retrouver seul alors que tant de personnes l’avaient accompagné pendant son séjour.
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