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Effleurements livresques, épanchements maltés

J'ai écrit et j'écris les textes de ce blog; beaucoup sont régulièrement publiés en revues; j'essaie de citer mes sources, quand je le peux; ce sont des poèmes ou des textes autour des gens que j'aime, la Bible, Shakespeare, le rugby, les single malts, Eschyle ou Sophocle, la peinture, Charlie Parker ou Sibelius, la définition de l'infini de David Hilbert, les marches ici et ailleurs...Et toujours cette phrase de Halldor Laxness: 'leur injustice est terrible, leur justice, pire encore.' oliphernes@gmail.com

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Traduction

Il y a le crâne d'Olrik à Elseneur, et un autre crâne au bord de la route de Tchouang Tseu et de Lie Tseu.

Il y a le crâne d'Olrik à Elseneur, et un autre crâne au bord de la route de Tchouang Tseu et de Lie Tseu.

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Dans ces lignes sur la traduction, il n’y a aucun des développements intelligents et érudits que feraient des hommes et des femmes de plus de talent,

il ne sera question que du plaisir et des difficultés:

- de la lecture de textes écrits dans une langue totalement inconnue – pour moi le chinois (Tao Tö King),

- puis de celle de textes écrits dans une langue dont je peux reconnaître quelques mots ; ici Qohélet (l’Ecclésiaste),

- enfin, de la lecture et de la traduction de textes écrits dans une langue que je connais, c’est Hamlet.

Dans ces trois œuvres, il y a des mots, des vers, des phrases … qui posent de très importants problèmes de compréhension et donc de traduction; pour chaque œuvre je me concentrerai sur un seul exemple.

Je n’ai voulu retenir que des textes littéraires que l’on ne peut lire superficiellement – je ne m’intéresse pas ici aux traductions des romans du jour.

J’exclus également tout travail volontairement traduit de façon tendancieuse bien loin des vérités du texte – comme les premières traductions – chrétiennes ! – du Tao-Tö King ou certaines traductions expurgées de la Bible…

Tao-Tö King chapitre 1

Je ne commente pas le premier paragraphe de ce premier chapitre – cela fut remarquablement fait par Etiemble dans sa préface aux éditions des traductions du Tao-Tö King par Liou Kia-Hway -

‘La Voie vraiment Voie est autre qu’une voie constante.

Les Termes vraiment Termes sont autres que des termes constants.’ (Tr. De J.J.-L.Duyvendak)

Je veux m’intéresser au dernier paragraphe à travers trois traductions françaises que les sinologues considèrent comme sérieuses :

  • Ce qu’ils ont en commun, je l’appelle le Mystère, le Mystère Suprême, la porte de tous les prodiges. (Duyvendak)
  • Ce même fond s‘appelle obscurité, Obscurcir cette obscurité, Voilà la porte de toutes les subtilités. (Liou Kia-Hway)
  • On les appelle toutes deux profondes.Elles sont profondes, doublement profondes. C'est la porte de toutes les choses spirituelles. (Julien)

Je ne veux pas analyser chaque traduction dont le sens en français est clair, même s’il pousse notre intelligence dans les recoins, pas nécessairement explorés, de la profondeur des mystères et de la subtilité des prodiges…

En présentant ces traductions – auxquelles j’ajoute trois traductions anglaises (Waley, Legge et Lau) quand je reviens- ce qui est fréquent – à Lao Tseu, je souhaite montrer quelles peuvent être les différentes compréhensions sérieuses d’un texte;

en ce qui concerne le Tao-Tö King, il existe également beaucoup de traductions facétieuses souvent guidées par l’impérieuse nécessité de s’approprier un texte dont chacun croit avoir saisi toutes les subtilités qui ne sont obscures que pour les autres…

Alors que faire ?

En ce qui me concerne j’ai reconstitué, à mon seul usage, chaque chapitre avec les propositions qui me séduisent – je sais, ce n’est pas très scientifique mais je crois à la beauté des mots, des mots qui résonnent en moi pour quelque raison mystérieuse, et je pense que cette résonnance que créée pour moi le traducteur, c’est elle qu’il a ressentie et su transmettre.

Dans ce dernier paragraphe, c’est la traduction de Liou que je choisis, ‘obscurcir cette obscurité…’

Qohélet 1.8

Voici cinq traductions de ce verset, toutes également sérieuses,

dans l’ordre: la traduction œcuménique de la bible, la bible de Jérusalem, La King James bible, la bible Segond et la bible du rabbinat.

  • Tous les mots sont usés, on ne peut plus les dire, l’œil ne se contente pas de ce qu’il voit, et l’oreille ne se remplit pas de ce qu’elle entend.
  • Toute parole est lassante ! Personne ne peut dire que l'œil n'est pas rassasié de voir, et l'oreille saturée par ce qu'elle a entendu.
  • All things are full of labour, man cannot utter (it): the eye is not satisfied with seeing, nor the ear filled with hearing.
  • Toutes choses sont en travail au- delà de ce qu'on peut dire; l'œil ne se rassasie pas de voir, et l'oreille ne se lasse pas d'entendre
  • Toutes choses sont toujours en mouvement; personne n'est capable d'en rendre compte. L'œil n'en a jamais assez de voir, ni l'oreille ne se lasse d'entendre

Je souhaite n’examiner que le début du verset, les quatre à six premiers mots;

deux axes de traduction: le mot hébreu Debarim דְּבָרִים a plusieurs sens - outre qu’il est le nom donné au cinquième livre de la Torah (le deutéronome dans les bibles chrétiennes) – il signifie la parole/le mot ou la chose.

Dans un cas comme celui-ci, que pouvons- nous faire, nous, lecteurs déconcertés ?

Nous irons consulter le Targoum de Qohélet et le Zohar, pour ne rien trouver qui nous éclaire sur ce point,

nous nous réfèrerons alors aux controverses entre confucianistes et taoïstes – à peu près aux mêmes époques – qui se disputaient pour établir la relation entre le terme qui désigne la chose et la chose elle-même;

toujours sur notre faim, nous nous laisserons enfin guider par notre inconscient et choisirons la beauté des mots,

pour moi : ‘tous les mots sont usés…’

qui est le sens qui correspond à la suite du verset dans laquelle il est question de l'oeil puis de l'oreille;la première partie ferait logiquement référence à la bouche.

J’emploie ce mot de beauté des mots à dessein; en effet, l’Ecclésiaste comme le Cantique des Cantiques ont rencontré des obstacles avant d’être admis dans le canon des livres de la bible et leur présence a longtemps été contestée.

Il fallait beaucoup de courage aux gardiens de la tradition biblique pour admettre un texte (Qohélet) qui fait fi de toute idée de rétribution et un autre (Le Cantique des Cantiques) que seules des acrobaties intellectuelles et vertueuses ressassées depuis une vingtaine de siècles peuvent faire passer pour autre chose qu’un chant d’amour sensuel – et en ce qui me concerne je pense pour partie écrit par une femme – quelque fois sur la marge étroite de l’ érotisme le plus cru (5.4).

Je reviens à la force de la beauté des mots, Qohélet et le Cantique sont des œuvres littéraires d’une qualité si peu partagée dans l’histoire des mots que je crois que cela a été ressenti par les hommes chargés de veiller à la conformité et que pour cette raison ils les ont acceptés dans le canon, tout en faisant de très nombreux commentaires (lisez les targoums et les commentaires haggadiques – passionnants en ce qui concerne l’Ecclésiaste) voire des rajouts : les versets huit à quatorze du chapitre douze ont été ajouté pour favoriser cette adoption (peut être le verset treize de ce même chapitre est-il de la main de l’auteur de Qohélet – je parle ici de celui qui a cet immense talent, du principal, celui qui a écrit tout le début jusqu’au septième verset du quatrième chapitre )

J’ai fait allusion aux controverses entre confucianistes et Taoïstes là où j’aurais pu évoquer celles entre philosophes à Athènes, mais j’ai commencé avec Lao Tseu, alors j’ai continué, par paresse.

Hamlet I, 2

Au roi, son oncle qui feint la joie de le revoir lui, son neveu, voici ce que répond Hamlet – et ce sont ses premiers mots:

King …But now, my cousin Hamlet and my son–

Hamlet Aside A little more than kin, and less than kind!

Comment faire face à ce défi des mots ? À cet instant, je suis dans un état où je n’ai plus qu’à me mettre sous la protection d’une phrase que je vais écrire en anglais :

I feel lost in translation,

c’est peu de chose, pourtant ces cinq mots me donnent le courage d’affronter ce vers;

je sais que kin signifie un parent, ici le roi dit cousin à son neveu, cela va laisser un peu de liberté…

Puis voici kind, c’est soit 'gentil', soit 'une sorte' ; William nous emmène dans des contrées impossibles en français ;

je pourrais traduire:

un peu plus que cousin, un peu moins que gentil !

ou bien:

un peu plus parent, un peu moins de la famille !

Je sais aussi que Willie se laisse souvent mener par les sonorités des mots, les allitérations, le sens de kind ici trouve un sens dans cette tonalité commune avec kin, je choisis donc cette voie, je me laisse aller aussi – en espérant que le sceptre de Will ne viendra pas me trouver tard le soir pour me dire:

‘Remember me’ (acte I, scène 5)

comme – encore une digression - le disait Shakespeare qui tenait le rôle du sceptre (c’est le seul rôle qu’il est joué) au premier interprète du rôle d’Hamlet, Richard Burbage, à qui le succès de la pièce, du personnage faisait enfler l’ego, trop pour que Willie ne rajoutât pas ce ‘souviens-toi de moi’, à l’attention exclusive de l’acteur.

Tout ceci bien pesé, j’ose ce vers :

Hamlet à part Un peu plus que parent, bien moins apparent !

Beaucoup de sueur pour un résultat quelconque…

Et des phrases aussi difficiles à traduire, Les pièces, les sonnets, les grands poèmes en fourmillent, ce qui explique que de nombreuses traductions soient aussi différentes qu’acceptables;

Je ne veux pas abuser de votre patience, aussi je vous propose à titre d’exemple et pour terminer sept traductions du sonnet 63, (classées par ordre alphabétique des traducteurs)

Against* my love shall be as I am now,

With Time's injurious hand crush'd and o'erworn; When hours have drain'd his blood and fill'd his brow With lines and wrinkles; when his youthful morn

Hath travell'd on to age's steepy night; And all those beauties whereof now he's king Are vanishing, or vanished out of sight, Stealing away the treasure of his spring; For such a time do I now fortify Against confounding age's cruel knife, That he shall never cut from memory My sweet love's beauty, though my lover's life:

His beauty shall in these black lines be seen,

And they shall live, and he in them still green.

Pour quand mon cher amour sera devenu Proie comme moi des insultes du temps, Usé, brisé, exsangue, le front couvert De rides et de taches; pour quand cette aube Aura sombré dans la nuit du vieil âge Et qu’auront disparu ou disparaîtront Tous ces charmes dont pour l’instant il est le prince, Et avec eux l’or de l’instant vernal. Pour ce temps-là je m’arme, contre la faux Cruelle du vieillir, qui nivelle tout, De façon que jamais, de ma mémoire, Ne tombe sa beauté, même tranchée sa vie. Sa beauté paraître dans les vers que j’écris. Ce signes, noirs, vivront, ils le garderont jeune.

(Yves Bonnefoy)

_____

quand mon amour sera comme je suis écrasé usé sous la main meurtrière du temps les heures l’auront vidé de son sang auront strié ridé son front son jeune matin aura fait le voyage jusqu’à la nuit escarpée de l’âge toutes ces beautés dont il est aujourd’hui le roi évanouies ou s’évanouiront sous son regard emportant avec elles le trésor de son printemps en attendant ce temps je rassemble des forces contre le couteau cruel décevant du temps pour qu’il ne coupe jamais de ma mémoire ma beauté mon amour si mon amant n’est plus on verra sa beauté dans ces lignes noires vivantes où lui restera toujours vivant

(Frédéric Boyer)

Pour le jour où, comme moi déjà, mon amour Sera broyé, usé par la main destructrice

Du Temps; où les heures auront drainé son sang. Barré son front de lignes, où sa jeune aube aura Cheminé jusqu’à la nuit escarpée de l’âge; Où toutes les beautés dont se pare son règne Disparaîtront, ou auront disparu déjà, Lui dérobant tout le trésor de son printemps : En vue de ce temps-là, je m’arme maintenant Contre la faux cruelle du Temps dévastateur Pour que jamais la beauté de mon doux amour, Sa vie tranchée, ne soit tranchée de la mémoire. Sa beauté se verra dans le noir de ces lignes Qui vivront, et en elles il vivra toujours vert.

(Robert Ellrod)

Un jour viendra où mon bien-aimé sera, comme je le suis maintenant, écrasé et épuisé par la main injurieuse du temps. Un jour viendra où les heures auront tari son sang et couvert son front de lignes et de rides; où le matin de sa jeunesse

Aura gravi la nuit escarpée de l’âge; où toutes ces beautés, dont il est roi aujourd’hui, iront s’évanouissant ou seront évanouies des yeux du monde, dérobant le trésor de son printemps.

Pour ce jour-là, je me fortifie dès à présent contre le couteau cruel de l’âge destructeur, afin que, s’il tranche la vie de mon bien-aimé, il ne retranche pas du moins sa beauté de la mémoire humaine.

Sa beauté sera vue dans ces lignes noires, à jamais vivantes, et il vivra en elles d’une éternelle jeunesse.

(François-Victor Hugo)

Par contre mon aimé sera, comme je suis, par l’injurieuse main du temps écrasé usé ; quand les heures auront épuisé son sang, couvert son front, avec signes et rides ; quand son jeune matin

Aura voyagé vers la verticale nuit de la vieillesse ; et toutes ces beautés dont il règne aujourd’hui iront disparaissant, disparues hors de vue, en dérobant tout le trésor de son printemps.

Et contre ce temps-là maintenant je combats, contre le destructeur cruel couteau de l’âge, pour qu’il ne puisse retrancher à la mémoire la beauté de mon cher amour, s’il prend la vie de mon amour.

Dans ces lignes noircies sa beauté sera vue, en elles toujours vert il aura survécu.

(Pierre Jean Jouve)

Mon amour sera comme moi maintenant,

usé et broyé par la main maligne

du Temps; les heures auront drainé son sang

et marqué son front de rides et de lignes,

quand sa jeunesse ira aux nuits pentues

de l‘âge; et toutes ces beautés sur lesquelles

il règne, partiront, seront hors de vue,

volant son trésor de jeunesse si belle;

pour ces temps je me renforce maintenant

contre la lame cruelle de l’âge destructeur,

que jamais mémoire n‘efface - même s’il prend

sa vie - mon bel amour et sa douceur,

sa beauté vue dans le noir de mes vers,

qui vivront et le feront toujours vert.

(Mermed)

Contre ce que sera l’aimé, tel que moi maintenant Écrasé et détruit par la main pernicieuse du Temps, Lorsque les heures auront vidé son sang et sillonné son front De lignes et de rides, quand son jeune matin Aura fait son chemin jusqu’à la plein nuit de l’âge, Et qu’aura disparu, échappant à la vue, Chacune des beautés où pour l’instant il règne, Lui dérobant tout le trésor de son printemps, C’est contre ce temps-là qu’aujourd’hui je m’efforce En repoussant de l’âge le couteau destructeur, Pour que du souvenir il ne retranche pas, En lui prenant la vie, cette beauté de mon amour. C’est dans ces noirs sonnets qu’il faut la contempler, Car ils lui survivront, et lui en eux, éternelle jeunesse

(Claude Mourthé)

Toutes ces traductions sont bonnes,

Shakespeare, la poésie, la vérité du texte sont entre ces interprétations du texte, entre ces traductions ;

Avant tout - je n’ai pas osé dire au commencement - il y a le mot dont la beauté nous envahit de tous ses sens que nous découvrons au long du temps, et quand le mot ne nous est pas accessible, reste l’idée que l’on s’en fait en tournant autour de toutes les interprétations qui nous sont offertes.

Et puis je laisse Lao Tseu terminer à ma place par ces mots qui conviennent parfaitement à tout texte traduit:

‘Mes paroles sont très faciles à comprendre, mais rares sont ceux qui me comprennent…‘

(Tao-Tö King chapitre 70 traduction de Liou Kia-Hway, la Pléiade.)

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S
C'est magnifique. Merci beaucoup !
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M
Bonsoir<br /> merci vraiment
E
Merci pour ce partage de beau textes bonne journée
Répondre
M
je suis très peu habile avec ce blog débutant,<br /> comment puis-je lire ce que vous faites?<br /> et merci pour votre commentaire