J'ai écrit et j'écris les textes de ce blog; beaucoup sont régulièrement publiés en revues; j'essaie de citer mes sources, quand je le peux; ce sont des poèmes ou des textes autour des gens que j'aime, la Bible, Shakespeare, le rugby, les single malts, Eschyle ou Sophocle, la peinture, Charlie Parker ou Sibelius, la définition de l'infini de David Hilbert, les marches ici et ailleurs...Et toujours cette phrase de Halldor Laxness: 'leur injustice est terrible, leur justice, pire encore.' oliphernes@gmail.com
6 Mars 2020
Cette Pièta (qui est à l'Academia à Venise) est le dernier tableau de Titien, âge de plus de quatre vingt dix ans, presque aveugle; il est mort pendant qu'il le peignait, et son neveu Palma a terminé le coin inférieur droit du tableau.
5 Le musée nécessaire
Dans une cellule, si la mémoire le permet, si l’écoute des suites pour violoncelle seul n’est pas trop perturbée par les apprentis de la pop star, et après avoir remercié l’inventeur de l’oreillette on peut créer un musée ré-imaginé sans cette pollution que déplore André Suarès devant La Cène; « voici un des lieux du monde où l’on apprend le dégoût de la gloire. On est peiné de l’avoir obtenue voyant à qui elle nous livre en pâture. » Certes tout va bouger, les couleurs ne sont plus certaines, les éléments d’une œuvre peuvent se trouver dans une autre, et ce musée peut être modifié chaque jour.
On peut entrer dans la cellule avec Hopper et son monde où l’homme seul prend tout son espace sans tenir aucune place. A la suite, pour être certain que l’on est bien où l’on est, l’enfer de Bosch permet de s’extraire du quotidien infernal qu’est la vie de neuf hommes dans un espace de dix huit mètres carrés. On décide alors de choisir sa solitude comme cette silhouette minuscule que Shihtao perd dans un paysage où l’esprit envahit le vide. Notre mélancolie trouvera refuge dans la magie du carré que Dürer a éclairé d’un soleil noir, puis d’un allemand de la renaissance, nous irons chez un florentin dont l’intelligence, la capacité de travail et la liberté de pensée nous aiguillonnent. Les études de Leonard sur les mouvements de l’eau nous plongerons dans les abysses inconnus de Eiffos où nous sommes engloutis avec délice.
Il y aussi un Christ de Donatello et un homme de Giacometti qui, entourent la Piéta Rondani de M. Buonarroti - tous des êtres debout que la fascination de l’éternité aspire. Du bras de Marie, abandonné par Michel-Ange pour cause de décès on passe à cette autre Piéta abandonnée également pour cause de mort par Titien. Des gris de l’entre-deux, du passage de la vie à la mort, du monde à la réclusion.
Bien sûr, il y a une prison de Piranèse qui nous renvoie à Edgar Poe et à ce pendule qui descend sans cesse dans une de ces geôles dont les escaliers rejoignent ceux de Escher que des hommes montent en descendant - parfaite figuration de l’absurde. Notre plafond est peint par Tiepolo - évidemment Giambattista - qui nous remplit du silence du vide.
Avec un peu de recul on peut avoir beaucoup d’autres œuvres, mais ici les murs sont trop proches pour permettre ce recul.
6 Michel-Ange
C’est un homme couché pendant cinq ans pour peindre un ciel,
le ciel de l’histoire de notre mémoire.
C’est un homme caché derrière un visage qui inspire l’effroi
qui sait qu’avec toi dans mon cœur, je vaux plus que moi-même
Un homme fasciné par la chute,
celle de Phaedon - dessinée aussi vite que la chute du char.
C’est un homme qui a grandement osé et qui a grandement réussi,
tiraillé entre un art - fenêtre béante sur tous nos rêves -
et une conscience de son âme à la recherche de l’amour divin.
Un homme qui partant de rien a fait le temps
et n’avait plus qu’une seule joie, la mélancolie,
jusqu’à demander la mort, une mort debout
comme le Christ de la Piéta Rondanini.
Hasard, si dans le même temps des siècles et de leur âge très avancé,
messieurs Tiziano Vecellio et Michel Angelo Buanorotti sont morts
en travaillant sur une piéta
les deux à peine inachevées.
7 Piranèse
Nos âmes, prison
de l’obscur
aucune lumière jamais
dans cette vieillisserie des mauvais rêves
- aucun chat pour les tenir loin -
la lumière était
avant la construction de la prison
par un dieu
d’avant l’invention du monde,
la lumière sera
après l’abolition de la prison
par des dieux
d’après la finition du monde;
quand le pendule temporel
cessera d’osciller dans
les puits d’inquisition
puits de questions
pour les âmes déshérentes
des carceri
de Piranèse l’âmeatomiste.
8 Titien l’assomption de la Vierge
Dans toutes les cellules, bien sûr, il y des cartes postales de vacances, des cartes de villes, de montagnes, tu vois la croix, c’est là que nous sommes. Il y a des cartes du désert, des cartes du bord de mer avec des filles plus ou moins habillées, pour bien rappeler au détenu, qui commençait à le comprendre, que les filles, il n’y a droit que dans les magazines ou à la télévision. Mais on peut avoir d’autres images de femmes et c’est une petite carte avec un visage peint par Bellini (Giovanni, bien sûr) ou Titien. Et l’on est comme ces hommes qui tendent les bras vers celle qui monte, qui leur échappe. On est comme eux parce qu’eux aussi ils ont perdu leur femme. Leur geste est une supplication, une prière, son corps à elle est un regret – regret de les quitter ? Mais ses yeux et ses bras sont tournés vers celui qui l’attend, tout se passe comme si son corps regrettait de partir là où son âme l’emmène. Elle est libre, mais il faut que quelques dizaines d’angelots la poussent de toutes leurs forces. Surtout celui de droite, en bas, il force sur l’air, il s’y appuie autant qu’il peut et il regarde les hommes en bas comme pour être sûr qu’elle est hors d’atteinte, qu’elle ne descendra plus. Il n’est pas content, comme celui de gauche, dans les plis de la robe. Est ce qu’elle regrette le monde des hommes ? Ou ce bras vigoureux qui l’a presque retenue. L’histoire ne le dit pas, mais Titien le croit, peut être, si l’on a bien compris. Cette spirale merveilleuse du pied de l’homme jusqu’au mouvement de la tête de la femme, n’est ce pas le combat du corps et de l’âme dans un malstrom pacifié ? On s’égare, on oublie que le tableau ne tiendrait pas, même sur tous les murs de la cellule, mais la carte postale illumine tout.
Au fait, est ce que je vous l’ai dit, c’est l’Assomption de la Vierge de Titien et que c’est aux Frari, à Venise et que vous ne pouvez pas vous tromper c’est le seul tableau derrière l’autel.
Regardez le pour moi.
9 Johannes de Eyck fuit hic
Dans un miroir venu du futur
et d’un passé inconnu
on voit l’ autre côté
Il faut de la montagne voir l’autre côté
Et te souviens tu aussi
de ce bouton de vêtement d’apparat
et de cette armure
toi qui sans cesse tel un Sisyphe
aussi condamné
à repousser sans cesse les confins de la force
jusqu’aux extrémités de l’éternité
butte et rebondit encore et encore
contre les murs
de notre inconnaissance.
10 Venus von Willendorf
Tu as 24000 ans
Tu reviens du fond de la mémoire de mes rêves
tu es la première femme
permets que je te tutoie
je dis tu à tous ceux que j’aime
je dis tu à tous ceux qui s’aiment
Vue, aimée,
tu es la mémoire de mes rêves
Un homme ou une femme
a fait de toi la naissance de l’art
la première des vivantes
Callipyge
Donneuse
tu es le grand bond en avant
La Venus première.
à suivre