J'ai écrit et j'écris les textes de ce blog; beaucoup sont régulièrement publiés en revues; j'essaie de citer mes sources, quand je le peux; ce sont des poèmes ou des textes autour des gens que j'aime, la Bible, Shakespeare, le rugby, les single malts, Eschyle ou Sophocle, la peinture, Charlie Parker ou Sibelius, la définition de l'infini de David Hilbert, les marches ici et ailleurs...Et toujours cette phrase de Halldor Laxness: 'leur injustice est terrible, leur justice, pire encore.' oliphernes@gmail.com
18 Mai 2024
Mermed se rallonge et reprend la rêverie qu’il avait commencée la veille en lisant et qui a dû se poursuivre pendant son sommeil.
Quatre ans auparavant, il était à la légion depuis sept ans. Des années dures mais efficaces. C’était un bon soldat, il aimait son métier, il devait même entrer à l’école des sous-officiers. En puis ce soir là, Béa lui avait demandé de l’emmener chez Toni, le bistrot où ils s’étaient rencontrés quelques mois plus tôt, en automne, un soir de pluie ininterrompue, un soir à la Prévert, rappelle-toi Béa.
Il était avec tous les gars au bar, il devait être sept heures et demie, ils étaient à l’apéritif sauf lui et Claudie, la femme de Toni qui buvaient du café. Et puis, elle était entrée ruisselante, tous les gestes avaient été suspendus. Mermed, qui racontait les souvenirs du vieux combattant de vingt cinq ans qu’il était s’était retourné puisque plus personne ne l’écoutait, et il avait été comme les autres frappé de mutisme tellement elle était belle, mieux que belle, une allure, un sourire et des yeux qui s’éclaircissaient au fur et à mesure qu’elle se rapprochait de la lumière. Tellement belle que tous ces types qui faisaient habituellement des escalades de muflerie devant une fille inconnue se taisaient. Aucun d’entre eux ne pouvait dire un mot.
Elle s’était approchée du bar là où étaient Toni et Claudie.
- Bonsoir madame, bonsoir monsieur.
- Bonsoir madame.
- Un café, je vous prie, et j’aimerais téléphoner, j’ai oublié mon portable et la cabine sur la place est en panne.
La voix s’accordait avec les yeux, avec le visage, belle, douce.
- Bien sûr, la cabine est au fond, à droite.
- Merci
Pendant qu’elle était partie téléphoner, Mermed, revenu la veille d’une mission en Afrique, était encore resté muet. Les conversations au bar avaient repris, lui, il était ailleurs, la fatigue? Non, sûrement pas, plutôt un rêve. Il rêvait, il n’était pas possible qu’une fille pareille soit entrée un soir de pluie comme celui ci, chez Toni où rien de semblable n’était jamais arrivé. Et pourtant c’est bien elle qui était revenue de la cabine téléphonique et qui avec sa voix, une voix de soleil et de bonheur, une voix apaisante, avait demandé à Claudie:
- Il n’y a personne chez moi, ma voiture n’a pas voulu repartir. Est-ce que je peux trouver un taxi?
Cette fille, elle était intimidante, une femme que l’on voulait connaître, qu’il fallait connaître mais que l’on n'aurait pas osé aborder. Aussi belle et inaccessible que ces femmes des tableaux de son père, les madones de la renaissance. Voilà ce qu’elle était, comment il la trouvait, la première fois qu’il comprenait l’amour de son père, sa fascination pour ces vieux tableaux de famille et ceux qu’il achetait. Il ne s’était jamais intéressé à son père, à ses goûts, mais il se souvenait, tellement il les avait entendus des noms de tous ces peintres que son père aimait plus que tout. Sans s’en rendre compte et même à contre cœur il avait appris chez lui à aimer et à reconnaître toute cette peinture de la renaissance. Jamais depuis ses années de légion, surtout pas chez Toni, avec les copains, il n’avait pensé à cette partie de sa vie. Il avait fallu qu’un soir de pluie, une voyageuse…
- Non, il n’y a pas de taxi, mais il y a un garagiste. Dis, Georges, tu as entendu? La dame est en panne, tu n’irais pas voir sa voiture?
Il n’avait même pas râlé le gros Georges, bien sûr qu’il allait voir, il avait demandé ce que c’était comme voiture et où elle était garée,
- Vous pouvez lui donner les clefs, ici il n’y a que des gars de la légion ou des anciens comme Georges ou moi, avait dit Toni.
Georges était parti et Claudie avait demandé:
- Vous voulez boire autre chose, Madame?
- Je n’ai pas eu le temps de déjeuner, est ce que vous…?
- Le soir je ne sers pas, mais je peux vous faire une omelette et une salade.
- Ce sera parfait, merci.
- Je vais vous installer à la petite table, oui, celle là.
C’était la petite table au bout du bar, celle où Toni le matin, lisait le journal en buvant son café.
Elle s’était assise.
- Vous voulez un cendrier?
- Non merci, je ne fume pas.
- Le journal?
- Je veux bien, merci.
Toni le lui avait apporté, il essayait lui aussi de faire la conversation. Comme les autres il était sous le choc. Il avait attendu que Claudie soit partie à la cuisine, Claudie qui ne supportait pas qu’il parle à une autre femme, c’était toujours elle qui servait les rares femmes qui entraient chez eux.
Georges était revenu en même temps que Claudie apportait l’omelette et la salade.
- Je ne vais rien pouvoir faire. Elle a chauffé longtemps votre voiture?
- Je me suis aperçu que le voyant rouge était allumé quelques kilomètres avant d’arriver ici, il était peut être allumé avant mais comme j’avais le soleil dans les yeux… l’orage est arrivé tout d’un coup, je n’ai rien vu.
- Je crois que les culasses ont dégusté.
- C’est grave?
- Oui, il faut les changer, déjà ça prend du temps et avant il faut les commander, il faut bien compter une semaine.
- Vous pouvez le faire?
- Bien sûr.
Elle lui avait dit qu’elle allait récupérer son sac dans la voiture, que la carte grise était dans la boîte à gants, elle lui avait donné son nom.
- L’adresse est sur la carte grise
Elle avait noté le nom du garage
- Je vous appelle dans une semaine?
- Oui
- Il n’y a vraiment ni taxi, ni train?
- Non, j’ai bien une voiture que je prête à mes clients mais j’ai déjà dépanné un client aujourd’hui.
- Et un hôtel?
- Il y en avait un, il a fermé il y a deux ans.
Tout d’un coup, il avait osé
- Où allez-vous madame?
- A Toulouse
- Je peux vous y emmener
- Vous devez y aller?
Il ne voulait pas lui dire qu’il ferait le voyage pour elle, il ne voulait pas lui dire qu’il connaissait depuis une fille à Toulouse et qu’il faisait souvent l’aller retour, c’était Toni qui lui avait cassé son coup.
- Il y va souvent, il a une copine là-bas.
-Vous aviez prévu d’y aller ce soir? Non… je ne veux pas que vous fassiez tous ces kilomètres pour moi.
- J’aime bien conduire, ça me fera plaisir.
C’était vrai, il aimait conduire, surtout la nuit. Il prenait le plus souvent la nationale plutôt que l’autoroute pour faire les cent kilomètres, il s’était rendu compte qu’à certaines heures de la nuit, il ne mettait pas plus de temps.
- Je vais téléphoner à nouveau, mon mari est à l’étranger mais mon amie qui devait passer chez moi est peut être rentrée et elle viendra me chercher.
Mermed avait – était ce cela prier? - pour que son amie soit encore absente et ça avait marché.
- Il n’y a toujours personne et son portable ne répond pas.
- Alors je vous emmène.
Claudie lui avait dit, comme pour Georges, qu’elle pouvait avoir confiance
Heureusement Toni n’avait rien ajouté.
- Je sais, avait-elle dit.
Ces deux mots lui avaient fait chaud au cœur, pour un peu il aurait rougi comme un gosse, et pourtant elle avait quel âge? Son âge à un an près.
Il s’était approché.
- Nous partirons dès que vous aurez terminé.
- Vous prenez quelque chose?
Il avait pris un café, il ne buvait pratiquement jamais d’alcool.
- Vous êtes légionnaire?
- Oui
- Depuis longtemps?
- Sept ans
- Ça vous plait?
- Oui, beaucoup, on voyage, j’arrive d’une mission de trois semaines en Afrique.
Elle lui avait demandé où il était allé en Afrique et pour quoi faire.
- Nous devions assurer la sécurité des populations déplacées, tous ces gens qui meurent de faim dans les camps.
- J’ai vu les images à la télévision, c’est atroce.
- Oui.
Il n’osait pas lui demander ce qu’elle faisait à cette heure dans ce village, il n’osait pas lui demander d’où elle venait, comment elle s’appelait – il n’avait entendu qu’un murmure quand elle avait dit son nom à Georges-
- Comment vous appelez-vous, Monsieur?
- Mermed.
- Vous avez bien un prénom? Moi c’est Béatrice, Béa.
- Marc, mais on dit toujours Mermed.
- Ravie de vous rencontrer, Mermed.
- Moi aussi, Béatrice.
Vance l’appelle, il doit l’appeler depuis quelque temps déjà, même ici pas moyen de rester dans ses souvenirs…
- Qu’est ce qu’il y a?
- On est bloqué jusqu’à ce soir, pas de travail sauf pour les cuisines.
- Pourquoi?
- Tu sais bien, ils ont trouvé un corps dans la cour.
- Ah oui, c’est vrai.
Elle avait fini son repas. Ils avaient repris un café.
- Il pleut toujours autant, je vais aller chercher ma voiture et nous prendrons vos affaires en passant.
- Il faudra rapporter la clef à Monsieur Georges.
Il s’était levé, en passant devant Toni, il lui avait dit de lui marquer ses consommations, la tournée d’apéritifs et le repas de la fille et qu’il le paierait le lendemain.
Quelques minutes plus tard il était revenu,
- Nous pouvons y aller, Béatrice
Elle s’était levée,
- Combien vous dois-je Madame?
- C’est déjà réglé.
- Qui?
- Mermed
- Ce n’est pas raisonnable, Mermed mais merci.
Elle avait dit à Georges qu’elle lui rapportait les clefs dès qu’elle aurait pris ses affaires et ils étaient partis.
Il avait fallu deux heures pour aller à Toulouse, la pluie était pratiquement aussi forte que celle qui s’abattait sur ces pauvres gens en Afrique. Il le lui avait dit. Elle connaissait l’Afrique, ils en avaient parlé et aussi des pays où ils avaient été, elle en connaissait beaucoup, lui en connaissait quelques-uns uns, des pays où il avait été en mission, le Koweït, le Liban, la Yougoslavie et un seul où il avait été en vacances, le Brésil. Elle l’avait fait parler de lui, il lui avait dit son enfance, son peu de goût pour l’école, ses fugues, son engagement à la légion. Et malgré les deux heures de route, Toulouse était arrivée bien trop vite. Elle lui avait demandé de l’arrêter à une cabine téléphonique.
- J’ai eu mon amie, je vais aller chez elle, c’est ce que je fais quand mon mari n’est pas là.
Il lui avait demandé l’adresse, il ne connaissait pas, elle l’avait guidé. Il ne pleuvait plus.
- Merci, Mermed, merci beaucoup.
Il regrettait tellement de la quitter déjà alors, encore une fois, il avait osé,
- J’aimerais vous revoir Béatrice.
- Mermed…
- J’aimerais vraiment.
- Non, Mermed.
Ce refus l’avait frappé comme un coup de poing, elle l’avait bien vu, alors elle avait dit,
- Que sera sera. Aujourd’hui c’est le hasard qui m’a fait tomber en panne, le hasard qui m’a fait arriver jusqu’à ce village, jusqu’à ce bar où vous étiez. Donnons sa chance au hasard, si nous nous rencontrons à nouveau, ce sera la chance, mais il faudra une troisième rencontre pour que ce soit notre destin. Jusque là restons en au hasard.
- Sans tricher?
- Sans tricher.
- Ça risque d’être long…
Ils s’étaient quittés, il l’avait aidé à porter son sac jusqu’à la porte de la résidence et il était reparti. Il ne pleuvait plus. Il repassait toute leur conversation dans sa tête, il s’accrochait à toutes les inflexions de la voix de Béatrice, Béa à qui il avait plus parlé en deux heures qu’il ne l’avait jamais fait dans toute sa vie.
à suivre