J'ai écrit et j'écris les textes de ce blog; beaucoup sont régulièrement publiés en revues; j'essaie de citer mes sources, quand je le peux; ce sont des poèmes ou des textes autour des gens que j'aime, la Bible, Shakespeare, le rugby, les single malts, Eschyle ou Sophocle, la peinture, Charlie Parker ou Sibelius, la définition de l'infini de David Hilbert, les marches ici et ailleurs...Et toujours cette phrase de Halldor Laxness: 'leur injustice est terrible, leur justice, pire encore.' oliphernes@gmail.com
26 Mai 2024
Gomer est venu voir la commissaire.
- Nous avons pu contacter tout le monde- tous ceux, surtout celles, qui ont des autorisations pour entrer, y compris les visiteurs de prison – tout le monde répond, aucune absence.
- Vous avez préparé des listes?
- Oui, celles des détenus, de leurs parloirs, celles du personnel et de toutes les personnes extérieures avec les adresses et les numéros de téléphone.
- Parfait, merci.
Le laboratoire arrive avec le légiste. Danielle Babel leur raconte ce qui s’est passé.
- Et dès que le corps a été dégagé j’ai tout arrêté en vous attendant.
Ils refont toute une série de photos et laissent la place au toubib pour qu’il examine le corps. C’est rapide.
- C’est une femme blanche, morte depuis environ vingt quatre heures.
- Quelle est la cause de la mort?
- Je ne sais pas encore, mais ce n’est ni une balle ni un couteau qui ont provoqué la mort, je vous le dirai après l’avoir examiné au labo.
- Et le visage?
- Certainement de l’acide sulfurique.
- Ça aurait pu causer la mort?
- Peut être, mais je vous dirai cela ce soir ou demain matin, nous allons l’emmener.
Le médecin repart avec ses deux assistants qui chargent le corps dans le fourgon après l’avoir mis dans un sac mortuaire.
Les autres membres de l’équipe du labo continuent de sonder, ils ont également senti l’essence.
- Commissaire, pourriez vous demander s’ils ont l’habitude de stocker des petits jerrycans d’essence ici, parce que je crois bien que ça, là, vous voyez? Ce sont des restes de plastique du genre de celui des petits bidons de secours de cinq litres.
- Je m’en occupe.
Danielle Babel retourne voir Lemek.
- Il y a des traces d’essence dans le foyer, vous stockez de l’essence ou du mazout la bas?
- Non jamais.
- Et la papeterie?
- Non.
- Est-ce qu’un surveillant aurait pu déposer un bidon là bas?
- C’est impossible d’entrer dans la prison, même pour un surveillant, avec un paquet, un colis quel qu’il soit.
Elle quitte Lemek pour se rendre au bureau où est installé Ichebac.
- Vous avez terminé?
- Oui, rien de nouveau.
- En attendant que le labo ait terminé, on va lister tout ce que l’on doit faire.
- C’est simple, dès que l’on aura trouvé comment ce corps a pu entrer ici, qui a mis le feu, comment il a été mis, qui a tué cette femme, comment elle a été tuée, pourquoi elle a été défigurée, on saura tout.
- Pas tout à fait, il faudra encore découvrir qui elle était et pourquoi elle a été tuée.
- Et puis aussi savoir pourquoi elle, ou son corps, a été amenée dans une prison et dans cette prison?
- Quand nous aurons son signalement, poids, taille, ses empreintes, nous ferons passer une fiche partout.
- On les aura quand?
- Dans la journée, demain matin au plus tard. Comment se passe la surveillance ici?
Ichebac explique que la nuit il y a des rondes dans chaque étage toutes les deux heures. Le surveillant allume de l’extérieur et vérifie que les détenus sont dans bien leurs cellules et en vie. Il lui dit qu’il y a quatre miradors et que les gardiens s’y relaient toutes les trois heures et que la prison dans son ensemble, bâtiments, cours est très bien éclairée.
- J’ai vu les murs et les grillages, ils font le tour complet?
- Oui,
- Est-ce qu’elle est sûre cette prison?
- Depuis que la prison a été construite, il y a eu très peu de tentatives d’évasion et une seule depuis six ans. Lemek et Gomer sont très rigoureux.
- Pourtant quelqu’un a réussi à faire entrer ce corps.
- Je sais bien.
- Le directeur nous a parlé de la vidéo surveillance j’aimerais aller me rendre compte.
- Je vais lui demander.
Lemek les accompagne au poste central qui est occupé, comme toujours par trois gardiens. Une vingtaine d’écrans de télévision permet de voir très distinctement tous les étages, les parties communes, les cours, enfin toute la prison. Aucun mouvement ne peut échapper à cette surveillance.
- Est-ce que tout est enregistré?
- Oui, depuis deux ans chaque caméra est reliée aussi à un magnétoscope.
- Les cassettes durent combien de temps?
- Quatre heures, mais par sécurité on les remplace à chaque changement de l’équipe, toutes les trois heures.
- Vous les conservez combien de temps?
- Quand il n’y a pas d’incident trois jours et s’il y a un problème nous les gardons tant que nous en avons besoin.
- Vous avez donc celles d’hier et celles de cette nuit?
- Oui.
- Nous allons toutes les visionner. Pouvons nous le faire ici?
- Oui, tout l’équipement est dans cette pièce, là derrière.
Il lui montre la pièce, il y a quatre écrans et autant de magnétoscopes.
- Ichebac, vous demandez à Blanc de visionner tout cela, je vais voir où en est le labo.
Ils viennent de terminer.
- Je suis certain qu’il y avait un ou deux bidons d’essence, nous avons trouvé des restes de ce qui aurait bien pu être un système de mise à feu. On va emporter tout ça pour examiner de plus près, mais je pense que l’on est dans le vrai.
- Rien d’autre?
- Non, je vous appelle dès que l’on a fini nos examens.
- Merci.
Rolles arrive, il a fait le tour des cours et du mur à l’intérieur et à l’extérieur.
- Je n’ai rien remarqué de particulier commissaire, à part des balles de tennis à moitié percées et il n’y a pas de tennis ni dans la prison ni à côté.
- On va demander à Gomer, allez-y Rolles, non attendez, quelle heure est-il?
- Presque midi et demi.
- Je vais aller avec vous, on va demander à Lemek et nous irons déjeuner.
Lemek est dans son bureau.
- Commissaire, quelle histoire! Ce n’est pas la première fois qu’il y a un mort en prison, mais c’est la première fois que l’on y trouve le cadavre de quelqu’un qui n’est ni un détenu, ni un gardien. Je viens d’avoir un coup de téléphone du directeur de l’administration au ministère, ils sont sur les dents.
- Je suppose que je vais avoir le mien aussi…
- Oui…surtout qu’il y a déjà des journalistes à la porte et des télés et des radios.
- Qui les a prévenus?
- Ça peut être n’importe qui… Est ce que vous voulez déjeuner avec nous tous les quatre? Nous avons une cafétéria.
- C’est une bonne idée, on en profitera pour vous poser encore des questions. Rolles, allez chercher Ichebac et Blanc.
- Pas la peine, je vais demander à Gomer qui mangera avec nous de les prendre au passage.
- Que faites-vous des prisonniers? Ils sont toujours enfermés?
- Oui, je voulais vous demander si on pouvait les faire sortir cette après midi?
- Oui.
- Ce sera mieux, ça les calmera et ça leur permettra de se rendre compte que ce n’est pas un détenu qui est mort. Ça apaisera les tensions. Il y a des parloirs cette après midi, les gens attendent déjà, il faut peut être mieux les supprimer?
- Oui tant que l’on ne connaît pas l’identité de la victime, ni visites, ni même de courrier pour les détenus, est ce possible?
- Bien sûr.
- Avant de déjeuner, Monsieur le Directeur, allons rencontrer les journalistes pour leur dire ce qui s’est passé, ce sera fait.
Ils parlent quelques minutes aux journalistes à qui ils disent ce qu’ils savent et rentrent à la cafétéria où Gomer et les trois inspecteurs les attendent.
- C’est calme habituellement ici?
- Oui, assez, des problèmes bien sûr mais rien d’extraordinaire – pour une prison
- Quelle est la composition de la population pénitentiaire ici?
- Comme partout, des homicides, des braqueurs, des cols blancs, des mineurs…
- Beaucoup?
- Une vingtaine de douze à dix huit ans.
On leur apporte le repas, ils continuent à bavarder en mangeant. Un peu de détente, la matinée a été dure. Mais la commissaire revient au travail, elle se souvient de ce que lui a dit Rolles.
- Monsieur Lemek, Rolles a trouvé des balles de tennis éventrées dans les cours, qu’est ce que c’est?
C’est Gomer qui répond
- C’est un des moyens utilisés pour faire entrer la drogue en prison, des amis des détenus jettent ces balles par-dessus les murs de la prison aux heures de promenade, on fait des rondes pour les récupérer, mais il y en a beaucoup qui passent à travers.
- Vous ne faites pas la chasse à la drogue?
- On devrait, mais tacitement l’administration la laisse entrer pour que les détenus soient tranquilles.
La commissaire demande au directeur comment se passe la vie d’un détenu, il le lui dit et
- Je vais vous donner quelques textes d’un détenu, ça vous montrera comment ils vivent leur détention.
Le jeudi, Gregor était arrivé à la caserne en fin de matinée, son photographe l’avait rejoint à Toulouse et l’avait amené avec lui. Le colonel les attendait. Ils devaient déjeuner ensemble au Mess. Ces articles avaient reçu l’accord de l’état major et du ministère. Ça avait été facile, Gregor était un journaliste très connu grâce à ses articles dans le monde entier. Il allait faire un article sur le régiment et quatre portraits, celui du colonel, un Saint Cyrien, celui du capitaine Billot, un vieil adjudant polonais et Mermed.
- Lui, je ne vous en parle pas, vous le connaissez.
- C’est un ami, nous nous sommes connus à Sarajevo il y a trois ans, mais je sais très peu de choses sur lui.
- Il s’est engagé à dix huit ans, il est d’un milieu qui n’est pas celui qui, traditionnellement fournit les légionnaires. C’est un très bon élément, sept décorations, j’ai décidé de lui faire faire l’école des sous officiers, Il sera officier un jour.
Ils avaient continué à parler, le colonel lui avait dit que Mermed leur servirait de guide pendant tout leur séjour.
- Il vous emmènera partout où vous le souhaitez, il a carte blanche.
- Merci, colonel.
- Je crois que vous voulez me voir demain seulement?
- Oui, cette après midi, je vais faire un tour du village, connaître l’avis des habitants sur votre présence ici.
- Bonne idée, je fais appeler Mermed.
Mermed était arrivé, en uniforme, impeccable.
- A vos ordres mon Colonel.
- Repos, vous connaissez Monsieur Samsa bien sûr?
Ça lui disait quelque chose au colonel ce nom Gregor Samsa, il y pensait déjà depuis quelque temps, il l’avait lu quelque part, ça lui revenait tout d’un coup,
- Votre nom c’est celui du héros de la Métamorphose?
- Oui. Mon père admirait beaucoup Kafka, il n’a pas voulu d’autre prénom pour moi.
Mermed ne savait pas de qui ils parlaient, en partant il l’avait demandé à Gregor,
- C’est un écrivain tchèque, drôle et en même temps il décrit un univers très inquiétant, déshumanisé, tu connais le mot kafkaïen?
- Oui.
- ça vient de son nom, c’est quelqu’un ton colonel, il y a peu de gens qui font le rapprochement.
Ils étaient partis vers deux heures et demie, Mermed les avait emmenés partout où ils le voulaient. Ils avaient interviewé des habitants, ils avaient pris des photos et vers sept heures ils s’étaient arrêtés de travailler, le photographe était fatigué, il voulait aller dormir, il avait acheté un sandwich et Mermed l’avait ramené à la caserne, puisqu’il n’y avait pas d’hôtel sur place, le colonel avait décidé de faire préparer un logement pour les journalistes. Mermed et Gregor étaient allé dîner chez Toni. Mermed avait demandé à Claudie si, exceptionnellement, elle voulait bien leur préparer quelque chose le soir. Il était impatient de savoir ce que Gregor pensait de Béa.
- Magnifique et Marie aussi.
- Elle t’a déposé à l’hôtel…
Elle l’y avait amené et il lui avait dit qu’il voulait rester avec elle, mais,
- Je ne veux pas te partager avec les souvenirs d’une chambre d’hôtel.
- Poète, Gregor…
- Avec toi tout le monde le deviendrait.
Elle avait souri,
- Allons chez moi.
Et toujours en souriant, elle avait ajouté,
- Tu seras le premier homme à y venir depuis que j’habite à Toulouse.
- Il y a longtemps?
- Sept mois.
Il n’avait pas raconté la suite, mais il était heureux, ils avaient à nouveau passé la nuit suivante ensemble.
- Ich hab mein Herz in Toulouse verloren.
-... ?
- J’ai perdu mon cœur à Toulouse.
- A ce point? Je suis content pour toi.
- Et toi, Béa?
Mermed avait dit leur baiser, un seul, bien chaste, il fallait attendre le destin, leur destin.
- Pourtant elle te regardait…
- Tu crois? Tu sais j’ai l’impression d’avoir quinze ans et d’attendre mon premier rendez-vous.
Pendant tous ces jours de reportage, ils avaient bien travaillé, beaucoup parlé, surtout Gregor qui lui avait dit à quel point Marie était une fille sensible intelligente douce. Mermed l’avait déjà connu avec des femmes, il ne l’avait jamais connu amoureux.
Le reportage était terminé, le photographe repartait directement en Allemagne. Le colonel avait demandé à Mermed s’il pouvait raccompagner Gregor à Toulouse où il avait encore du travail. En partant, Gregor avait dit,
- Colonel, je vous ferai parvenir les articles.
- Merci et au revoir Monsieur Samsa.
Ils étaient partis, dans la voiture Gregor lui avait annoncé:
- Ce soir, nous mangeons chez Marie.
- C’est bien.
- Avec Béa.
- Super, je savais que tu étais un ami.
A Toulouse Gregor avait dit qu’il fallait acheter du vin et des fleurs, la première fois de sa vie que Mermed achetait des fleurs.
Ils étaient arrivés vers huit heures. Marie leur avait ouvert, elle était tellement heureuse de retrouver Gregor…Béa était déjà là, comme son rêve, comme dans son rêve. Marie était partie à la cuisine, Gregor l’avait suivie.
- C’est le destin, Béatrice?
- Le destin qui passe par celui de Marie et de Gregor…
qui étaient revenus de la cuisine juste à cet instant avec les plats. Le repas avait été animé, gai. Mais ils s’étaient séparés assez tôt, Gregor et Marie n’avaient pas essayé de les retenir et lui était content mais très inquiet, de reprendre sa conversation avec Béa. Pendant le repas, ils s’étaient tous tutoyés.
- Tu veux boire un verre, Béa?
Elle avait seulement souri et dit un mot, un seul,
- Viens.
Elle l’avait amené chez son amie, ils n’avaient rien bu. Il avait connu des femmes avant, beaucoup de femmes, mais il ne connaissait rien de la tendresse qu’elle lui avait donné cette nuit là. Au matin, il était amoureux d’une femme, plus d’un rêve et il devait quand même partir. Elle leur avait fait un café, ses yeux à elle brillaient aussi quand il lui avait dit,
- Béa, on se revoit?
- Bien sûr, Mermed tu en doutais?
- Je voulais t’entendre.
Elle lui avait donné son numéro de portable.
- Je t’appelle tout à l’heure.
Il lui avait expliqué qu’il lui restait des permissions et qu’il ne saurait qu’aujourd’hui quand il pourrait les prendre et qu’ils pourraient partir ensemble quelques jours, si elle le pouvait – elle pouvait – où elle voudrait.
Quand il était arrivé à la caserne il avait croisé le colonel qui lui avait dit qu’il était très content de l’interview de Gregor et qu’il savait que Mermed devait encore prendre des permissions,
- Partez dès que vous voulez, Mermed, avant la Guyane.
Mermed partirait le lendemain pour dix jours. Il avait aussitôt appelé Béa. Il n’avait aucune idée de l’endroit où ils pourraient aller.
- On en parlera demain, j’arriverai à Toulouse en fin de matinée, tu seras chez ton amie?
- Je t’attendsdéjà.
Le repas est terminé, chacun va reprendre le travail. La commissaire et Ichebac notent tous les points à éclaircir. Gomer arrive.
- On a retrouvé tout le monde, visiteurs de prison, livreurs, tous, personne ne manque.
La commissaire en était certaine. C’est le corps de quelqu’un qui n’a apparemment aucun lien avec la prison, alors comment se fait il que ce corps ait été introduit dans la prison? Pourquoi une ou plusieurs personnes ont-elles pris un tel risque? Et élaborer un plan aussi complexe?
En attendant de trouver les réponses, il faut continuer la routine, elle va rejoindre Blanc qui visionne les cassettes.
- Où en êtes vous?
- J’ai tout visionné en accéléré, je viens de terminer, la seule chose à signaler c’est qu’aucune caméra ne couvre l’endroit où le feu a pris.
- Oui, ils nous l’ont dit, et en plus c’est le seul endroit où il n’y a pas de détecteur de fumée. On ne voit rien sur quelle distance?
- Dix mètres maximum, on voit très bien les deux côtés de ce préau.
- Blanc, demandez au directeur si l’on peut garder les cassettes et ensuite allez donner un coup de main à Ichebac.
Elle retourne vers l’incendie où elle a demandé à Rolles de chercher encore si, par hasard, quelque chose avait échappé au ratissage du labo. Elle croise Gomer à qui elle parle de cette absence de caméra à cet endroit.
- Oui, on doit faire des travaux ici et puis il ne passe que des véhicules et des gardiens, les caméras les perdent uniquement pendant quelques mètres.
- Ceux qui ont amené le corps doivent connaître la prison.
- C’est vraisemblable, mais ils n’ont pas nécessairement été détenus.
- Il va quand même falloir nous donner le fichier de tous ceux qui ont été enfermés ici.
Des hurlements s’élèvent du bâtiment central, il y a tellement de cris en même temps, elle ne saisit pas un mot, elle n’a pas fait attention,
- Qu’est ce qui se passe?
- Ecoutez, vous allez comprendre.
Elle tend l’oreille,
- On va te crever ordure de pointu.
- Pointu, c’est le nom des délinquants sexuels?
- Oui, incestes, viols d’enfants, les autres détenus les détestent, ils sont isolés et ne sortent que lorsque tous les autres sont en cellules. Là ils sont en promenade, les autres sont enfermés.
- Ce serait vraiment dangereux de les laisser ensemble?
- Oui, très.
- Ça doit être dur pour eux, se promener avec ces injures, de sentir toute cette haine, mais je ne suis pas sûre de pouvoir les plaindre. Dites-moi, Monsieur Gomer, Rolles a fait le tour des cours et des bâtiments annexes, serait-il possible que je fasse le tour du bâtiment principal?
- Je vais vous accompagner, mais je fais d’abord rentrer tout le monde.
- Il y en a qui sont dehors, à part les pointus?
- J’ai laissé travailler les gamelleurs.
- Les gamelleurs?
- Ceux qui apportent les repas. Leur porte reste ouverte toute la journée.
Madame Babel va rechercher Ichebac qui est avec le directeur pour qu’il l’accompagne dans son tour de la prison.
- ça semble compliqué de s’évader?
- Oui, mais ça reste toujours possible, la dernière évasion réussie a eu lieu il y a six ans.
- C’est donc aussi difficile de rentrer?
- Oui…on est quand même un peu moins vigilant à l’entrée, qui aurait envie de rentrer ici?
- Surtout mort. Enfin, je pense que c’est un cadavre qui a été amené dans la prison. Comment est ce que ça se passe pour entrer ou sortir?
- A la grille extérieure il y a un gardien qui vérifie l’identité de toutes les personnes qui viennent travailler et qui laissent leur voiture sur le parking extérieur.
- Celui où nous sommes?
- Oui, ensuite on passe le sas, nouveau contrôle et même chose pour sortir.
- Et les camions sont les seuls véhicules à pénétrer plus loin?
- Non, il y a aussi les ambulances. La procédure est la même. Quand les camions sont dans le sas, on vérifie la cargaison, qu’elle soit conforme aux listes. Pour tous les véhicules on regarde dessous avec un miroir.
- A t’on déjà prévu que quelqu’un pouvait vouloir entrer ici?
- Je ne crois pas. C’est tellement bizarre cette histoire, pourquoi venir mourir ici ou pourquoi y déposer un cadavre?
- On trouvera comment le corps est entré, s’il est entré mort ou vivant, comment le feu a pris, tout cela nous allons le savoir grâce au labo, mais le reste…
- Je crois que vous venez de prendre votre poste ici?
- Oui, il y deux semaines.
- Vous êtes servie comme cadeau de bienvenue!
Ils poursuivent la visite du bâtiment, rien n’échappe aux caméras, pas un mètre carré. Sur les cassettes il n’y a rien, ce qui tendrait à prouver qu’aucun détenu n’a rien à voir dans cette affaire. Mais pourquoi ce corps est-il ici?
- Messieurs, il est déjà tard, nous allons rentrer. Vous allez nous appliquer la procédure normale de sortie, afin que nous nous rendions bien compte.
Mermed était parti en permission et quelle permission, celle de retrouver Béa. En conduisant, il pensait au hasard qui l’avait fait naître dans une maison où il avait toutes les chances de ne jamais faire toutes les bêtises que son père et sa mère ne comprenaient pas. Son père les condamnait et le rejetait. Il en rendait sa mère responsable. Elle était partie l’emmenant avec elle dans une autre ville dans un grand appartement. Elle essayait, aidée par des psychologues, de le calmer. Elle avait tout essayé. Rien n’y faisait. Elle en arrivait à se reprocher le comportement de son fils. Petit à petit, il se rendait compte que son père lui avait apporté seulement le mauvais côté de l’autorité, l’autoritarisme, qui devait permettre de montrer le fils bien dressé selon les principes centenaires du code de bonne conduite. Il ne lui avait jamais appris, que même dans le cadre familial, il devait lui-même se faire sa discipline et Mermed à dix huit ans commençait à en ressentir le besoin, c’est pourquoi il avait décidé d’essayer de s’engager dans la légion étrangère. Il avait réussi les trois séries de tests de sélection et le régiment avait été ce cadre de discipline qu’il recherchait. Ses supérieurs, surtout les officiers, avaient bien senti qu’il était de leur monde, il était vite monté en grade, il devait entrer à l’école des sous officiers au mois de juin. Il maîtrisait son destin de soldat, depuis Béa il maîtrisait, peut être, son destin d’homme.
Pendant ces années de légion, il avait connu beaucoup de filles, il les avait voulues, il croyait qu’il en avait aimé quelques-uns unes, mais, il le pressentait depuis un mois et le savait depuis deux jours, l’amour c’était encore autre chose, tellement mieux et en même temps tellement inquiétant, comment allait-il la retrouver? Et son mari?
Elle lui avait ouvert la porte, et sa tendresse, ses gestes, ses mots étaient ceux qu’il attendait, ils s’étaient relevés vers une heure.
- Tu as faim?
- Oui, je crois.
- Je vais nous préparer quelque chose.
- Béa, on part toujours?
- Bien sûr, si nous partons tout à l’heure, nous serons en Espagne ce soir, à Cadaquès, tu connais?
- Non,
- C’est très beau et puis j’ai rendez-vous avec des clients dans trois jours la bas…
- Où est ce?
- A une heure de la frontière, un très joli port, à cette époque ce sera tranquille.
Ils étaient partis. Ils avaient parlé pendant tout le voyage. Il avait parlé de sa famille de l’armée, de Gregor, elle avait parlé de Marie et puis elle lui avait parlé de la vie et de la mort, elle avait été frappée par ce que Mermed avait dit sur les morts qu’il avait vus. Ils étaient arrivés à Cadaquès. La nuit tombait, du col il voyait les lumières du port s’allumer et se refléter dans l’eau. Ils avaient trouvé une chambre dans un hôtel au bout du port, et les plus beaux jours de sa vie avait commencé. Ils avaient laissé la voiture tout le temps, sauf le jour de son rendez-vous avec ses clients, il l’avait emmenée et attendue. Ils mangeaient dans les bistrots du village, ils étaient allés pécher avec Miguel le frère de l’hôtelier, ils se promenaient, et puis il y avait les nuits, les nuits pendant lesquelles elle lui apprenait la tendresse, la complicité, le bonheur, elle lui avait appris ce qu’était l’heure bleue le matin où elle lui avait dit qu’elle l’aimait, c’était la première fois qu’elle le disait.
Et puis un soir, ça avait été la veille du départ, ils étaient allés boire l’anisette chez Miguel avant d’aller dîner tous les deux.
- On va toujours se revoir, Béa?
- Bien sûr.
- Et ton mari?
Ce n’était pas la première fois qu’il en parlait. Elle ne voulait jamais en parler.
- Je n’en peux plus, je t’aime, mais tout n’est pas facile.
Elle lui avait dit qu’elle n’avait pas connu beaucoup d’hommes dans sa vie.
Et l’un de ces quelques hommes était son mari et il tenait énormément à elle, ce serait difficile
- Tu pars trois semaines en Guyane, lundi?
- Oui.
- Je vais réfléchir, nous trouverons, mais je ne veux faire de mal à personne. Tu m’appelleras tous les jours, Mermed?
Bien sûr, et cette nuit là elle lui avait donné comme jamais avant sa douceur, sa tendresse, sa beauté et son amour.
Le lendemain, ils étaient rentrés à Toulouse. Il lui avait dit qu’il n’avait jamais aimé une femme avant elle, elle s’était contentée de lui serrer la main très fort.
Il était reparti, c’était toujours aussi dur de la quitter, il savait qu’elle l’attendrait trois semaines plus tard.
Quand ils arrivent au commissariat, il y a encore quelques journalistes.
- Je n’ai rien de nouveau à vous dire, mais nous ferons un point tous les jours, à demain.
De son bureau elle appelle le labo:
- Le cadavre est celui d’une femme entre trente et trente cinq ans, un mètre soixante sept, cinquante trois kilos, brune, elle a eu un enfant, on a ses empreintes digitales et on a trouvé quelques cheveux sous ses ongles, ce ne sont pas les siens.
- Les causes de la mort?
- Empoisonnement par piqûre, hier, vers dix heures du matin.
- Le visage?
- C’est bien de l’acide.
- Pour empêcher l’identification et je suis certaine que les empreintes ne sont pas dans les fichiers.
- Oui, sinon elles auraient été effacées.
- Aucun signe particulier?
- On n’a pas tout à fait terminé…
- Et l’incendie?
- Dans un des gros colis en carton il y avait le corps aspergé d’essence et enveloppé dans des sacs plastique, un allumeur était dans le sac, il a été déclenché à distance et le feu a pris.
- C’est tout simple, rien d’autre?
- Ni tatouage, ni cicatrice.
- Vous me tenez au courant dés que vous trouvez autre chose?
- Oui, et bon courage pour votre première affaire ici.
- J’en ai, mais là je suis gâtée.
Elle a reçu de nombreux coups de téléphone pendant la journée, elle parle au préfet, au procureur, au directeur qui lui dit que le ministre suit l’affaire de très près. Elle leur dit à tous ce qu’elle sait et qu’elle les tiendra au courant régulièrement.
Elle informe Ichebac des découvertes du labo.
- Est-ce que vous savez quand les colis ont été livrés?
- Oui, tout est arrivé hier en fin d’après midi, elle était déjà morte.
- Le corps était déjà dans un des cartons.
- Qui a fait la livraison?
- La camionnette de la papeterie, elle a livré dix cartons.
- Ils ne livrent que la prison?
- Non, mais quand ils ont de la marchandise pour la prison ils ne font que cela, ils chargent à Henoke et viennent directement ici.
- Il faut se renseigner sur l’imprimerie.
- Je m’en suis occupé.
- Et alors?
- Ils sont agréés par l’administration depuis plus de vingt ans. Il n’y a jamais eu aucun problème.
- On enverra Rolles et Dupuy demain à Henoke, il faut savoir, le corps est bien entré dans un des cartons. Prévenez tout le monde, on fait un point dans dix minutes.
Cette enquête s’annonce délicate, ça va lui occuper l’esprit, maintenant qu’elle est seule.
Les inspecteurs attendent son arrivée dans la salle du premier étage.
- Je pense que tout le monde déjà est au courant.
Elle raconte ce qu’ils ont découvert dans la journée et demande à Ichebac de constituer les équipes et de répartir les tâches.
- Il s’agit d’une affaire compliquée mais intéressante, une véritable énigme policière, conclut-elle.
Ichebac prend la parole à son tour.
- Tout ce que nous savons, c’est que le corps est arrivé à la prison dans un carton de la papeterie, il n’est pas possible que le corps ait été amené après les cartons et déposé au milieu d’eux. Bien que la G.P.I.H. soit connue, on enquête sur elle, Thévenin, tu as l’habitude, tu t’en occupes.
- D’accord, je m’y mets demain.
- Il faut trouver qui est cette femme. Les empreintes ont été envoyées à tous les fichiers centraux, on devrait savoir rapidement, mais je n’en attends rien, on va aussi consulter le fichier des personnes disparues, Marie Claude tu t’en charges avec tes deux enquêteurs.
- Oui, on envoie aussi un signalement?
- Bien sûr.
- Seulement en France?
- Non, toute l’Europe.
La commissaire ajoute
- On annoncera demain la date de l’enterrement, on ne sait jamais, que tout le monde essaye de réfléchir: pourquoi ce cadavre a t’il été amené dans cette prison? Je crois que ça nous aidera à trouver qui l’a amené, qui a tué et pourquoi? Merci à tous rentrez chez vous maintenant, à demain.
Epuisée, Danielle arrive chez elle. Après avoir pris une douche et mangé une salade elle se couche en prenant avec elle l’un des textes que lui a remis Lemek, il a un titre: les draps.
«Des morceaux de tissu, qu’est ce que l’on peut en faire? Des vêtements bien sûr, ça peut aussi être Cézanne qui les trempe dans l’eau, les enduit de plâtre pour que les plis restent les mêmes d’une séance de travail à l’autre, sous la coupe de fruits.. Avec quelques pièces de tissu blanc, on peut aussi faire un Cinéma Paradisio qui projette, les soirs d’été, l’Impératrice Rouge, Marlène Dietrich n’a jamais été aussi belle que ce soir là.
Deux morceaux de tissu, ça peut aussi devenir deux draps plus ou moins blancs, plus ou moins troués, qui racontent des histoires, toujours les mêmes, toujours un peu tristes, de types qui n’ont pas eu de chance – tu comprends, j’avais eu un tuyau, les propriétaires devaient être absents tout le week end, j’étais en train d’ouvrir un coffre et ils sont rentrés – d’autres qui se sont trompé d’orientation professionnelle, des histoires d’hommes devenus seuls – pas nécessairement par choix.
Et puis, un jour, on a des draps tout neuf, sans histoire, qu’est ce qui se passe? On fait son lit encore mieux que d’habitude et tout le jour, confusément, on attend qu’arrive le soir, le moment de se glisser dans un lit tellement transformé que – non on est bien ici, mais le corps prend du plaisir à sentir le contact innocent de ces draps. Alors bien sûr, ces draps que l’on a pour quinze jours, au bout d’une semaine on les lavera dans son seau pour savourer totalement ce plaisir. On se dit que l’on a eu de la chance – à moins qu’elle n’ait eu un coup de pouce – que le buandier soit un garçon avec lequel on a sympathisé et c’est encore mieux que la chance.
J’ai oublié de vous le dire, mais vous vous en souvenez, Baudelaire a écrit « un lit avec des draps frais, quoi de mieux?