J'ai écrit et j'écris les textes de ce blog; beaucoup sont régulièrement publiés en revues; j'essaie de citer mes sources, quand je le peux; ce sont des poèmes ou des textes autour des gens que j'aime, la Bible, Shakespeare, le rugby, les single malts, Eschyle ou Sophocle, la peinture, Charlie Parker ou Sibelius, la définition de l'infini de David Hilbert, les marches ici et ailleurs...Et toujours cette phrase de Halldor Laxness: 'leur injustice est terrible, leur justice, pire encore.' oliphernes@gmail.com
11 Juin 2024
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Il avait passé une nuit en garde à vue avant d’être présenté au juge d’instruction. Il ne connaissait pas d’avocat, il avait choisi au hasard.
- Trois personnes vous ont vu donner un coup de poing à Monsieur Dore. Il est mort.
- Oui.
- Vous reconnaissez les faits?
- Oui.
Le juge lui avait demandé pourquoi il avait tué cet homme. Il n’avait pas répondu, il ne pouvait pas.
- Je ne sais pas.
- Vous étiez sous l’emprise de l’alcool ou de la drogue?
- Je ne bois pas et ne me drogue pas.
Le juge savait quel légionnaire il était, il s’était déjà renseigné,
- Vous étiez un élément très apprécié à la légion, décorations, école de sous officiers en juin prochain, tout allait bien.
Il n’avait rien répondu
- Je vous fais incarcérer. Je vous reverrai plusieurs fois avant le procès.
Il avait été envoyé à Haran, parce qu’il y avait là un service psychologique important. Les dix premiers mois de sa détention – il avait appris lors de la reconstitution qu’il y était depuis dix mois – il n’avait aucune notion du temps, il en était resté au téléphone de Béa qui ne répondait pas. Le temps était arrêté à cette sonnerie dans le vide. Des gens lui avaient parlé pendant tous ces mois, qui? Il ne savait pas. Son père était venu le voir une fois, sa sœur, des psychologues, il n’en avait aucun souvenir, il pouvait parler avec eux de façon cohérente mais en restant à la surface des choses. Il lui était impossible de parler de ce coup de poing, des raisons qui l’avaient poussé, il ne s’en souvenait pas. Il n’y avait plus de lien entre les choses, entre les évènements. Il savait qu’il avait tué un homme, mais ce n’était pas la première fois. A la guerre ça lui était arrivé, il avait été décoré. Mais il ne confondait pas ces deux morts. Il savait que Dore n’était pas un ennemi. Il ne se rendait pas compte qu’il était en prison, qu’il risquait d’y rester des années. Il était en dehors du réel. Et puis était venu le jour de la reconstitution et ça avait été le réveil, pourquoi? Parce que c’était le jour, parce que cette profonde dépression dans laquelle il avait sombré avait fini par passer. Il avait craqué quelques minutes quand on lui avait redit ce qu’il avait fait et tout d’un coup il s’était senti mieux, il s’était senti coupable, coupable de ce meurtre, coupable de toute sa violence avant que la légion ne l’ait canalisée, coupable d’égoïsme mais il pensait qu’avec de l’aide il pourrait vivre avec cette culpabilité. Et pendant toute la période qui avait précédé son procès, une longue période, il avait été suivi par des psychologues, aidé par l’aumônier de la prison et déjà quelques mois avant le procès il acceptait sa responsabilité et son destin. Il se disait que son chemin, sa vie devait passer par là, par ce crime, puis par cette dépression dans laquelle il avait été plongé pendant près d’un an. Petit à petit il avait cherché à se souvenir, il avait demandé qui était ce Dore? On lui avait dit que c’était un ancien braqueur – il ne s’était pas trompé quand il l’avait trouvé dur – devenu commerçant respectable et marié à une femme de son âge. Il se souvint alors de Béa autrement que comme d’un nom qu’il avait eu dans la tête pendant des mois. Est-ce qu’il avait bien compris ce qu’elle et Marie lui avaient dit? Pourquoi n’avait il aucune nouvelles d’elles? Il avait écrit à l’adresse de Béa et à celle de Marie, les lettres étaient revenues. Il avait écrit à Gregor qui lui avait répondu qu’il allait revenir le voir. Et Gregor était arrivé. Mermed avait obtenu un double parloir.
- Salut Mermed ça va mieux?
- Oui, il paraît que j’ai eu un trou pendant presque un an?
- Oui, je suis venu te voir plusieurs fois tu n’avais aucun souvenir. Tu te souvenais du passé, mais ce n’était que des faits sans rapport avec toi. Tu parlais de ta vie comme de celle d’un étranger.
- On me l’a dit.
Mermed lui avait raconté les discussions avec Marie et Béa à Megève et chez Toni.
- Je ne savais pas cela
- Tu as des nouvelles de Marie?
- Non, elle était partie à Paris, pour son travail la veille du jour où tu as tué ce type, elle n’est jamais revenue. Je l’ai cherchée, aucune nouvelle, j’en ai été de ma déprime aussi, je te l’avais déjà dit.
- Qu’est ce qui a bien pu se passer?
- Après tout ce temps je n’en sais toujours rien, même après ce que tu viens de me dire. Je pense, j’en suis sûr en ce qui me concerne, qu’elles nous aimaient vraiment
- C’est ce que je crois aussi
- Tu en as parlé au juge?
- Non et je ne le ferai pas. C’est moi qui ai tué, personne d’autre.
- D’un autre côté la police pourrait peut être les retrouver…
- C’est possible mais soit elles nous ont mené en bateau et je suis responsable si j’ai marché, soit je n’ai pas compris ce qu’elles m’ont dit, dans les deux cas je suis responsable.
- Ça expliquerait que l’on n’ait pas de nouvelles.
- Dans les deux cas elles ne peuvent pas en donner.
Gregor était revenu souvent, les deux hypothèses étaient à la base de leurs réflexions. Mais tous les deux étaient sûrs que les deux filles les avaient aimés.
Son père lui avait pris un autre avocat, un ténor, Ils s’étaient vus plusieurs fois? Mermed ne lui avait rien dit des deux filles, il ne lui avait pas parlé de Béa. La seule ouverture qu’il lui avait laissé c’était la violence dans laquelle il avait vécu d’abord contre lui-même et les autres quand il était gamin et adolescent, puis la violence de l’humanité, la cruauté de la guerre à Sarajevo, au Koweït, en Afrique.
Ça avait plu à l’avocat qui savait comment expliquer une violence personnelle par un environnement de violence. Il avait attendri les téléspectateurs lors de plusieurs émissions. Pendant les cinq jours du procès, Mermed avait été méconnaissable pour sa famille, ses amis, calme, serein, acceptant totalement sa responsabilité. L’avocat avait fait une plaidoirie exceptionnelle devant la cour d’assisses. Dans sa déclaration finale, Mermed avait dit que son avocat avait raison de dire que les horreurs qu’il avait connues l’avaient marqué, c’était vrai, il avait souvent encore la vision de cette gamine tuée à côté de lui à Sarajevo, mais tous les soldats qui avaient vécu cela n’avaient pas tué. Et ces paroles étaient vraies, tout le monde l’avait senti.
Mermed avait été condamné à quinze ans de réclusion.
Au commissariat les inspecteurs arrivent, les premiers renforts aussi.
Le fax d’Affitaunauto est arrivé avec la photocopie du contrat de location. La camionnette a été louée par Paolo Conti, résidant à Turin, Via Manzoni et dont le permis de conduire international a été émis à Bologne. Le dépôt de garantie a été fait en liquide, malgré son importance. Le véhicule a été ramené à l’heure prévue en parfait état. Rolles et Dupuy continuent de travailler sur cette piste, l’élément le plus tangible pour le moment. Dupuy dont les beaux-parents sont italiens se rend souvent au bord du lac de Garde dans la maison qu’ils ont rachetés il y a bien longtemps et il a appris l’Italien non seulement en le parlant le plus possible avec ses beaux-parents et les amis qu’il s’est fait en Italie mais en suivant pendant plusieurs années des cours à la faculté. Il appelle la questure à Turin.
- Pronto
- Pronto, je suis un policier français.
La conversation se poursuit plusieurs minutes en Italien. Dupuy dit à Rolles qu’il a demandé s’ils pouvaient vérifier cette adresse et ce permis de conduire.
- Nous aurons la réponse rapidement, la ragazza qui m’a répondu est sympathique et elle a l’air efficace. En attendant leur réponse on va retourner à Henoke, chez Affitaunauto pour avoir un signalement du type qui a loué, parce que je suis à peu près sûr de la réponse de Turin.
- Oui, ça nous avancera.
Ils préviennent la commissaire et le standard qu’ils attendent cet appel d’Adriana Bertoli, c’est le nom de l’inspectrice qu’a joint Dupuy.
- Elle parle français.
Avant de partir, ils s’assurent que le patron qui a rempli le contrat de location sera sur place quand ils arriveront.
- Vous êtes le seul à avoir vu l’homme qui a loué?
- Non le mécano a réceptionné le véhicule au retour et c’est ma secrétaire qui a restitué le dépôt de garantie et elle était là quand j’ai rempli le contrat.
- Ils seront là ce matin?
- Oui.
Rolles prend une des voitures du commissariat et dit à Blanc de les suivre, c’est lui qui va mener avec deux policiers les recherches avec les gendarmes, ils leur montreront l’endroit et puis iront à Henoke après. Avant qu’ils ne partent la commissaire leur dit:
- Si vous avez l’impression qu’avec les souvenirs des gens de l’agence on peut dresser un bon portrait robot, appelez-moi, nous trouverons quelqu’un pour le faire.
Le patron de l’agence les reçoit dès qu’ils arrivent. C’est une petite agence, le loueur ayant décidé très récemment de s’installer en France. Pour le moment il y a le siège et une douzaine d’agences, uniquement dans la région.
- Nous allons vous voir séparément, pour la fiabilité des souvenirs ce sera mieux. Il était comment?
- Trente cinq ans, ni grand ni petit.
- C’est à dire?
- Comme votre collègue.
Il montre Dupuy qui mesure un mètre soixante dix huit.
- Mais un peu plus mince.
- La couleur de ses cheveux?
- Brun foncé.
- Des lunettes?
- Non.
- Vous n’avez rien remarqué d’autre? Bijou, montre…
- Pas d’alliance, pas de bracelets, une montre mais je ne peux pas vous dire la marque.
- Les yeux?
- Je n’ai pas vu leur couleur.
- Comment était il habillé?
- Pantalon foncé, blouson marron.
Le patron ne voit rien d’autre, ah si il parlait parfaitement français, il a été surpris de savoir qu’il était italien.
- Nous avons beaucoup de valdotains ici.
- Valdotains?
- Des habitants du Val d’Aoste.
- Oui..
- Ils parlent tous français mais lui c’était vraiment sans aucun accent.
- Il était seul?
- Je n’ai vu personne avec lui.
Le mécano n’a rien remarqué de plus que le patron.
- Non rien d’autre, c’était un type nerveux, enfin des mouvements rapides, pas inquiet, plutôt plein d’énergie.
La secrétaire, la fille du technicien EDF qui a remarqué la camionnette est une jeune femme sur laquelle les dieux ont oublié de déposer leur souffle, mais elle a un visage intelligent.
- Vous avez vu l’homme qui a loué la camionnette?
- Oui, j’ai eu le temps de le regarder pendant que Monsieur Labome remplissait le contrat et lorsqu’il a ramené le véhicule, c’est un brun.
- C’est sa vraie couleur?
- Oui
- Vous avez vu ses yeux?
- Très beaux yeux verts. Il ne pouvait être qu’italien, le parfait ragazzo…
- Ses vêtements?
- Un pantalon en velours feuille d’automne et un blouson en cuir dans les mêmes tons. Un polo Strada et des chaussures très chic, des chaussures italiennes, sûrement de chez Bruno Magli.
- Vous êtes connaisseuse…
- Oui j’ai travaillé dans les vêtements et les chaussures.
- C’étaient des vêtements chers?
- Oui et lui c’était un homme bien élevé, de la classe.
- Vous voyez autre chose?
Elle réfléchit un moment
- Oui, il est gaucher.
- Gaucher ou il écrit de la main gauche pour dissimuler son écriture?
- Non, un vrai gaucher, je le sais parce que l’on a eu quelqu’un un jour qui nous a fait le coup, ça se voit tout de suite surtout quand on est gaucher soi même ce qui est mon cas.
Ils remercient, Rolles ajoute,
- Nous allons peut être faire un portrait robot, mais on le fera à Henoke pour ne pas vous déranger.
A peine sortis de l’agence, le portable de Rolles sonne, il a un message du commissariat, le téléphone ne devait pas passer dans le bureau.
- Rolles, vous avez appelé?
- Oui, je te passe la commissaire.
- J’ai eu Turin, il n’y a personne de ce nom au 22 rue Manzoni, il n’y a même personne du tout au 22 c’est un chantier… Pareil pour le permis de conduire, il n’a jamais été émis dans la province de Bologne de permis à ce nom. Où en êtes vous?
- Je crois que l’on peut avoir un très bon portrait robot, ils se souviennent bien de l’homme surtout la secrétaire.
- Je préviens le commissaire de Henoke, ils ont un très bon spécialiste, vous pouvez y aller tout de suite.
Rolles rentre dans l’agence, il dit au patron ce qu’ils vont faire
- On peut commencer avec vous
- Oui.
- Et puis le mécano et votre secrétaire, comme ça vous pourrez continuer à travailler.
Arrivés au commissariat de Henoke, Rolles fait appeler le commissaire
- Bonjour, Rolles ça va bien?
- Merci, bonjour commissaire, notre patronne vous a prévenu?
- Oui, vous pouvez commencer tout de suite, on vous attendait.
Le commissaire les accompagne dans l’atelier du spécialiste des portraits robots. Deux heures plus tard ils ont terminé avec les souvenirs du patron. Dupuy le raccompagne et revient avec le mécano, il faut encore deux heures. En milieu d’après midi c’est au tour de la secrétaire, ça prend un peu moins de temps, ses souvenirs sont très précis. Les trois portraits se ressemblent beaucoup, pour une fois il y a des témoins fiables, c’est si rare. Rolles et Dupuy raccompagnent la fille, ils en profitent pour montrer les portraits aux trois employés qui reconnaissent bien l’homme qui a loué la camionnette.
- Tu vois, Dupuy, il fallait le faire ce portrait, la photo du permis était vraiment trop floue.
- Et pas ressemblante à ces portraits.
- Oui, on va rentrer, appelle la commissaire pour lui dire que l’on a un bon portrait.
Toute la journée, ça a été l’effervescence au commissariat, les informaticiens arrivés en renfort se sont tous installé dans la salle du premier étage, ils ont saisi les données qui arrivent des parquets, les avis de recherche. Blanc est retourné à la prison, Gomer a pu vérifier avec les personnels extérieurs qu’il ne manquait personne dans leur entourage.
En milieu d’après midi, La commissaire a appelé Ichebac.
- Je pense qu’il faut revoir de près l’histoire de chaque détenu, on va les rencontrer un par un.
- Ça va prendre du temps.
- Oui, d’autant qu’il ne faut pas que l’on soit trop nombreux à le faire, pour être sûr que l’on pose les mêmes questions. Il faut bien définir ce que l’on cherche.
- Vous avez raison.
- On va s’en occuper vous, Blanc et moi, ça en fera une centaine chacun, ce qui devrait prendre trois ou quatre jours. J’appelle monsieur Lemek.
- Blanc s’occupe de l’informatique.
- Marie Claude peut s’en occuper toute seule maintenant que c’est parti.
- Monsieur Lemek, Danielle Babel,
Elle lui explique ce qu’ils veulent faire.
- Nous pouvons commencer demain à partir de sept heure et demi jusqu’à …?
- Dix sept heures trente, l’heure du dîner.
- On les verra un par un, je pense que notre ministère sera d’accord.
- Je vais leur téléphoner pour avoir leur accord, je vous tiens au courant.
Il la rappelle un peu plus tard.
- Pas de problème, mais il fallait que je le fasse parce que ça va faire des heures supplémentaires pour les gardiens.
- Je sais.
- A demain.
Rolles et Dupuy sont arrivés avec les portraits. Ils les montrent à la patronne et à Ichebac.
- Bon, on tire celui de la secrétaire et on diffuse partout en priorité absolue!
- Interpol aussi?
- Oui, priorité aussi!
Blanc arrive, il a passé toute la journée avec les gendarmes. Ils ont ratissé tous les alentours. A environ trois cent mètres à droite de l’endroit où la camionnette était arrêtée,
- Il y a une petite butte avec des arbres et on a vu que ça avait été piétiné, derrière un bosquet on a trouvé deux mégots de Malboro récents.
- Vous les avez envoyé au labo?
- Attendez commissaire, nous avons continué et c’est de l’autre côté de la route que nous avons trouvé deux balles. On a continué mais rien d’autre, en revenant j’ai tout laissé au labo.
Il commence à être tard, la journée a été longue, celle de demain le sera encore plus. Je sais que l’on peut y aller mais je veux passer voir où en sont nos petits génies de l’informatique. Dans la salle du premier, c’est une ambiance de travail studieuse.
- Alors, ça avance?
- Oui, ils sont rapides pour saisir toutes les données!
- Vous leur avez dit de s’arrêter?
- Ils ont décidé de travailler jusqu’à ce qu’ils tombent sur les claviers!
- Je vais leur dire un mot!
Danielle leur demande de s’arrêter un instant, elle les remercie de travailler comme ça, et,
- On cherche un homme aussi, donc entrez tous les hommes avec qui chacun est en relation, précisez si les gens sont droitiers ou gauchers comment ils s’habillent, enfin le maximum de renseignements! Mais prenez du repos, demandez que l’on vous apporte tout ce dont vous avez besoin: nourriture, boissons… Allez, bon courage et à demain!
Après le procès, Mermed s’était senti beaucoup mieux. Le crime avait été puni, il avait été jugé et maintenant, il reprenait conscience. Il savait combien de temps il devait rester en prison, et puis le statut de condamné est plus souple que celui de prévenu. Ce n’étaient pas tellement les avantages matériels qui le soulageaient mais plutôt une relative sérénité qui peu à peu s’installait en lui. La psychothérapie lui avait certainement fait beaucoup de bien, il fallait qu’il continue ce travail et il s’était dit qu’il devait continuer à fouiller en lui-même, il avait depuis toujours le sentiment que sa violence, ses fugues, toutes ces bêtises –quelquefois graves ou qui auraient put l’être- qu’il avait fait s’expliquaient par réaction à son milieu, à ce milieu dans lequel son père n’avait pas été capable d’aimer… ce milieu qui l’avait envoyé au loin avec sa mère comme s’ils avaient été porteurs d’une honte… La honte pour sa mère de ne pas accepter le jeu social d’un mari plus préoccupé par son image que par sa carrière. Il le savait confusément mais la thérapie le lui avait confirmé. Et il fallait qu’il gratte encore, mais tout seul, qu’il cherche où étaient les liens qui l’avaient amené à cette violence et les liens qui l’unissaient à ce qui pouvait être bien chez lui, ne serait-ce que cette immense capacité d’aimer que Béa lui avait montré. Son expérience lui avait montré au Liban, en Yougoslavie l’horreur que pouvaient déclencher des idéologies ou des idées religieuses. Il s’était décidé à s’y intéresser. Il avait curieusement commencé par s’intéresser aux kamikazes japonais, puis il avait bifurqué vers les sagesses orientales du bouddhisme au zen en passant par les textes taoïstes, tout cela était intéressant mais il n’était pas sûr qu’il y trouverait son chemin. En même temps, il fallait qu’il découvre ce qu’avait été son histoire avec Béa. En fait, il ne savait rien d’elle. Il restait sur un mensonge, ce Dore qu’il avait tué n’était pas son mari et pourtant il était trop plein de son amour, et ça ne pouvait pas mentir, il savait qu’il l’avait aimée, qu’il l’aimait encore et qu’elle l’avait aimé et qu’elle l’aimait encore. C’est à cette sensation qu’il avait que quelqu’un quelque part l’aimait, qu’il devait ce retour, cette naissance en lui de la sérénité.
Et pour être sûr et parce qu’il l’aimait, après son procès, il avait dit à Gregor qui venait le voir aussi souvent que possible:
- On devrait, enfin tu devrais essayer de la retrouver! Je suis sûr que Béa est quelque part, qu’elle m’aime et qu’elle ne peut pas m’écrire ou venir me voir.
- J’ai la même impression en ce qui concerne Marie!
Gregor était retourné à Toulouse. Il était allé chez Marie. L’appartement était occupé. Une dame d’un certain âge lui avait dit qu’elle l’avait loué par une agence et qu’elle ne savait pas qui était le locataire avant elle. Il avait vu des voisins, certains étaient là depuis longtemps, ils se souvenaient de Marie, et tous avaient bien voulu lui parler parce qu’il était journaliste et qu’ils l’avaient reconnu.
- C’était une jeune femme très discrète, elle recevait souvent une amie à elle, une très belle femme aussi!
- Vous n’avez jamais vu personne d’autre?
- Rarement! Une fois ou deux, un monsieur d’environ 40 ans mais qui était resté très peu de temps chaque fois!
Il était allé à l’agence qui avait loué l’appartement et, après s’être présenté,
- Vous souvenez-vous d’une locataire qui s’appelait Marie Duroc?
- Pourquoi me demandez-vous cela?
-Je l’ai connue il y a quatre ans, nous travaillions ensemble sur des reportages intéressants et comme je suis à Toulouse, j’en ai profité pour passer chez elle!
-Je m’en souviens à peine, c’était une locataire sans problème. Le loyer était versé régulièrement. Elle avait loué l’appartement pour un an. Elle a disparu un jour, elle n’est jamais revenue. Elle a même laissé des vêtements, des livres, des objets. Un jour, environ deux semaines plus tard, on a reçu une lettre nous demandant de lui préparer le solde et de lui envoyer ses affaires, elle pairait le travail de déménagement et le transport,
-Vous les avez envoyé où?
-Je dois avoir cela dans les archives, voilà, par la SNCF, les colis à son nom Gare d’Austerlitz.
- Il n’y avait pas d’adresse?
- Non
Il était ensuite allé au restaurant de la sœur de Claudie, personne ne se souvenait de deux clientes après si longtemps
- vous savez des jolies filles ici, ce n’est pas ce qui manque…
Avec Mermed, ils s’étaient demandé où ils pouvaient chercher, ils n’avaient jamais rencontré de gens qu’elles connaissaient, en Espagne, Mermed s’était contenté de la conduire jusqu’à son rendez-vous, il l’avait attendu en se promenant et l’avait retrouvée dans un café.
- Il faudrait peut être voir du côté de Dore, elles le connaissaient ce type
- Oui, je vais essayer de retrouver sa femme, elle habite peut être toujours à Dijon.
Gregor était reparti à Francfort, pendant le voyage, il avait réfléchi, il avait besoin de temps pour retrouver ces filles mais il fallait qu’il continue à travailler, cette enquête sur les filles, sur Mermed, sur cet assassinat pourrait un jour faire de bons articles, un autre livre, mais en attendant il allait proposer à son rédacteur en Chef cette série d’articles sur lesquels il travaillait depuis longtemps, Il y a longtemps qu’il s’intéressait à des destins d’hommes qui avaient complètement basculé à une époque de leur vie, il en avait rencontré beaucoup pendant ces seize années de vie professionnelle depuis qu’il avait terminé ses études. Le lendemain, après avoir repris toutes ses notes, il avait eu une réunion avec Hans
-J’ai pensé à une série d’articles sur des types que j’ai rencontré à un moment ou un autre et dont la vie a basculé
- …
- Par exemple, Dietrich Wotan.
- Ça me dit quelque chose.
- C’était le responsable des exécutions à Auschwitz, je l’ai interviewé il y a douze ans au Paraguay, après qu’il ait fait cette petite peine de prison là bas.
- Très bon article, je m’en souviens, en plus tu es le seul à avoir réussi à le rencontrer.
- Oui. Quand je l’ai vu il était perdu entre son idéal nazi et un début de remords, depuis, sa femme est morte, et lui est entré dans un monastère. Il a même écrit un livre tout à fait étonnant sur les Esséniens et le Christ, qui est une très fine interprétation historique des manuscrits de la mer morte et qui fait autorité.
- Tu as envie de voyager…
- Il n’est pas bien loin, aux dernières nouvelles il était en France. Il y a aussi ce banquier suisse qui a détourné plusieurs dizaines de milliards de francs suisses – la plus grosse escroquerie de tous les temps – qui avait négocié sa libération contre la restitution d’une partie des sommes détournées.
- Je m’en souviens, où est il?
- En Italie du Nord. J’ai aussi pensé à ce légionnaire que j’avais rencontré à Sarajevo – il était l’un de ceux dont j’ai fait le portrait il y a quelques années- depuis il a tué un homme, il est en prison où je l’ai revu.
Gregor avait continué de détailler sa liste. Hans avait trouvé que c’était une idée très intéressante et ils s’étaient mis d’accord sur une première série de six articles.
- Entre dix et quinze pages avec les photos, une fois par mois à partir de septembre ça te va?
- Oui, ça me laisse un peu plus de deux mois pour le premier et comme je garde toutes mes infos…
- Je sais, les documentalistes travaillent à mi-temps pour toi, il faut dire que la petite Birgit…
Ils avaient ri tous les deux et Gregor s’était mis au travail aussitôt. Il avait consacré ces quelques semaines à cinq des six articles, faisant ainsi, il aurait ensuite tout le temps de travailler le sujet Mermed qu’il avait prévu de faire passer en dernier de la série. Il avait demandé dès les premiers jours à leur bureau de Paris de trouver l’adresse de madame Dore qui habitait toujours la maison devant laquelle son mari avait été tué. Il l’avait appelée, et après lui avoir expliqué ce qu’il faisait, lui avait demandé s’il pourrait la rencontrer. Elle avait été d’accord, mais partait tout l’été chez des amis.
- Nous pouvons très bien nous rencontrer en septembre.
- Je rentre à Dijon fin août, appelez-moi dans les derniers jours d’août ou début septembre.
Il avait écrit à Mermed pour lui dire ce qu’il préparait et que leur enquête allait pouvoir avancer.
Les ordinateurs se sont remplis de noms, de signalements, de tout ce que l’on peut récolter. De leur côté, Ichebac et Blanc commencent à rencontrer les détenus pendant que la commissaire rappelle le labo.
- Vous pourriez dire si elle était française?
- non, je peux vous dire que c’était une femme qui prenait soin d’elle, mais la nationalité…
- Et les dents sur pivot?
- Travail de bonne qualité fait il y quatre ou cinq ans.
- On peut retrouver qui a fait ce travail?
- En France, ce serait possible, c’est quand même assez rare deux dents sur pivot côte à côte.
- On va supposer que c’est en France, le corps a été retrouvé dans une prison en France.
- Ça semble raisonnable, le plus rapide c’est de voir avec toutes les caisses de sécurité sociale en espérant que la demande leur a été faite.
- oui…on va essayer avec un peu de chance…
- dites commissaire…
- Oui, docteur?
- Je réfléchis à cette affaire depuis l’autre jour, je pense que celui ou ceux qui ont organisé cette mise en scène ont mis le feu uniquement pour vous emmener sur cette piste, c’est un écran de fumée – c’est le cas de le dire – cet incendie.
- Je crois aussi.
- Bon courage.
Elle quitte aussitôt le commissariat pour rejoindre la prison où les deux inspecteurs ont commencé à rencontrer des détenus. Ils ont décidé de commencer par ceux qui ont commis les délits les moins compliqués, ceux dans lesquels personne d’autre n’est impliqué.
Ils passent toute la journée avec des prisonniers jeunes ou moins jeunes, agressifs ou indifférents, ils en voient une centaine, il n’y a rien dans leurs histoires qui ne justifie une telle mise en scène.
Est-ce qu’ils font bonne route?
Est-ce qu’elle ne fait pas perdre le temps de tout le monde?
Le lien est avec un détenu, elle en est sûre, il n’y a pas d’autre explication, il faut continuer.
Pendant qu’elle mène ces interrogatoires, Rolles, Dupuy et une douzaine de policiers ont assisté à l’enterrement, ils ont pris des photos, filmé tous les participants, mais en fait de participants il n’y a que des journalistes et quelques curieux. Ils ont placé des hommes un peu partout pour surveiller, mais ils n’ont rien décelé de suspect. Ils visionnent quand même les cassettes, ils sont toujours plongés dedans quand la commissaire rentre de la prison.
- l’enterrement ça a donné quelque chose?
- Non, rien.
- décidément…
Elle se sent lasse, fatiguée du manque de ressort de tous les hommes qu’elle a vu en prison, et pourtant,
- Ce ne sont pas autre chose que des gosses même quand ils ont cinquante ans, des sales gosses.
- Et le portrait robot?
- On l’a diffusé partout, rien.
à suivre