J'ai écrit et j'écris les textes de ce blog; beaucoup sont régulièrement publiés en revues; j'essaie de citer mes sources, quand je le peux; ce sont des poèmes ou des textes autour des gens que j'aime, la Bible, Shakespeare, le rugby, les single malts, Eschyle ou Sophocle, la peinture, Charlie Parker ou Sibelius, la définition de l'infini de David Hilbert, les marches ici et ailleurs...Et toujours cette phrase de Halldor Laxness: 'leur injustice est terrible, leur justice, pire encore.' oliphernes@gmail.com
11 Janvier 2018
Gregor était retourné voir Madame Dore. Il appréciait cette femme qui vivait dans une véritable galerie de peinture. C’était une femme intelligente très ouverte, à peine plus âgée que lui.
- Vous resterez dîner ce soir Monsieur Samsa?
- Avec plaisir.
- Dites moi, ce Mermed vous le connaissez bien?
- Oui, je voulais vous le dire quand je vous ai vue il y a un mois, je le connaissais en fait avant qu’il n’assassine votre mari.
- Vous aviez fait un article sur lui, vous m’en aviez parlé.
- Oui mais je le connaissais déjà depuis quelques années.
- Comment l’avez vous connu?
- Je l’ai connu à Sarajevo, lui était dans la légion moi j’étais aller faire mon travail et un soir il m’a permis de ne pas avoir de très gros ennuis, je pense même que sans lui je ne serais pas en train de vous parler.
- Qu’est ce qui s’était passé?
- J’étais avec mon photographe en train de travailler, on sortait d’un immeuble où on avait rencontré une famille pour parler de leur quotidien et en bas de l’immeuble on a été pris à partie par une demi-douzaine de types armés qui voulait notre argent, notre matériel et qui avait commencé à nous frapper. Je peux vous assurer qu’ils ne plaisantaient pas et c’est alors que Mermed est arrivé, il était seul, en civil mais c’était quelqu’un qui avait l’habitude de ce genre de gars, il leur a parlé en un mélange d’allemand – dont il ne connaît que deux ou trois mots, d’anglais et de français et il s’est fait comprendre, il a réussi à leur faire peur ou à les amadouer – je ne sais pas- toujours est il qu’ils nous ont laissé.
- Vous le connaissez bien?
- Oui je pense.
- Vous croyez qu’il a pu avoir un problème avec mon mari?
- Non je sais qu’il ne le connaissait pas.
- Il aurait tué quelqu’un par peur d’une main dans une poche?
- Non, je ne le crois pas, j’en suis même sûr.
- Et un meurtre prémédité?
- Non, je le saurais.
Après un instant de silence, il ajoute,
- Oui maintenant je le saurais.
- Pourquoi dites vous maintenant?
- Depuis qu’il est en prison je le vois souvent, nous nous écrivons beaucoup, il a considérablement changé, c’est devenu quelqu’un d’autre.
- Vraiment??
- C’est une vraie révolution. Je crois – il m’a aidé à le comprendre – que les hommes qui essayent de se retrouver quand ils sont en prison sont vrais. Il faut l’être pour tenir le coup dans un univers aussi hostile que l’est une prison, là où tout n’est qu’hostilité, hostilité des détenus, hostilité de l’environnement qui incite à la paresse, au laisser aller.
- C’est ce que disait mon mari.
Ils avaient bavardé de choses et d’autres et puis Gregor avait demandé.
- Votre mari avait de la famille?
- Personne à l’exception d’un demi-frère qui a habité ici – dans la petite maison, oui celle là- au fond du jardin. Mais je ne l’aimais pas beaucoup et il n’est pas resté. Il a quand même laissé ses affaires dans la maison et son courrier arrive toujours ici. Jecrois que c’est toujours son domicile légal
- Comment s’appelle t’il?
- Dore, Etienne.
- Vous n’avez plus de nouvelles de lui?
- Je l’aperçois de temps à autre.
- Au moment du meurtre de votre mari il était là?
- Oui, il est arrivé quelques instants après.
- De quoi vivait il?
- Il travaillait avec mon mari lui présentait des clients, des acheteurs.
L’après midi était déjà bien avancée, Madame Dore s’était mise en cuisine, il était allé acheter du vin. Il avait besoin d’être seul de réfléchir un peu, il ne pouvait plus mentir même par omission à cette femme il fallait qu’il parle des deux filles de ce Dore père d’une gamine – en imaginant que cela ait été vrai- de ce Dore qui devait être le frère, cet assassinat aurait été une méprise, encore plus horrible. Marcher dans l’air frais du soir l’avait décidé. Il allait raconter toute l’histoire à Madame Dore. Dès qu’il était revenu, elle lui avait dit,
- Nous cherchons la même chose, comprendre ce crime.
- Oui.
Il n’avait rien dit pendant qu’il mangeait trop préoccupé et puis vers la fin du repas, il avait raconté toute l’histoire, l’histoire de Mermed et de Béa, celle de Marie et de lui, leurs amours à tous les deux qui se raccrochaient encore au moins à un souvenir et la disparition des deux filles, et puis leurs doutes.
- Merci de me dire tout cela. Cela n’a pas du être facile, Gregor, vous permettez que je vous appelle par votre prénom? Moi c’est Eliane.
- J’aurais dû vous le dire tout de suite, mais moi non plus je ne savais pas bien ou j’en étais et puis je ne savais rien de votre mari et puis il y avait Mermed. Maintenant que je connais un peu qui était votre mari, qui vous êtes, je crois que sa mémoire et votre intelligence doivent connaître toute cette histoire.
- C’est donc Marie qui a commencé à parler à Mermed?
- Oui
- Et c’est Béa qui a donné l’adresse?
- Oui
- Cette histoire de mari, d’enfant il est clair que ce n’est pas mon mari mais ça pourrait être son frère.
- Alors une confusion? Ils se ressemblaient tous les deux?
- Pas vraiment.
- Mais il avait l’adresse et voyant quelqu’un entrer, il a pu confondre. Si ça se trouve les filles ne savaient pas qu’il y avait deux Dore, deux maisons ici.
- Ce qui est curieux c’est qu’elles aient disparu toutes les deux immédiatement après le meurtre.
- Oui, on a de plus en plus l’impression qu’il s’est fait manipuler.
- L’histoire était crédible, surtout pour quelqu’un aussi amoureux qu’il l’était.
- Oui, mais ça ne change rien au crime.
- Pourquoi n’a t’il rien dit de tout cela au procès?
- Il ne voulait rien dire, il se sentait seul responsable. Il a vécu un an dans le flou après son arrestation, il s’est réveillé lors de la reconstitution et jusqu’au procès – et il continue – il a sondé ce qu’il était ce qui l’avait poussé à frapper et à tuer. Il a décidé que lui seul était coupable, coupable s’il était fait manipuler, coupable s’il n’avait pas compris ce que les filles lui avaient dit.
- C’est ce qu’il a dit au procès.
- Oui, mais sans parler des filles.
- Et maintenant où en est il?
- Il a toujours vécu, depuis sa naissance, avec un sentiment de culpabilité qui l’a entraîné dans la violence, le rejet, maintenant, il est coupable concrètement, sinistrement, il vit avec. C’est difficile à expliquer, il éprouve un remords immense, il n’a jamais voulu cette mort, mais quelque part il voulait commettre un acte qui matérialise cette culpabilité qui était en lui, et il a encore plus de remords maintenant que je lui ai parlé de votre mari et du fait qu’il ne pouvait en aucun cas être père d’un enfant de Béa, mais il vit mieux avec lui-même, il a accepté son histoire et dans son histoire il y a ce meurtre qui ne s’effacera jamais. Il s’est imposé une discipline d’une sévérité totale en prison, la privation de liberté ne lui suffit pas, il la durcit encore.
- Comment y arrive t’il?
- Il a été aidé par des psychologues et puis il travaille seul, recherche dans des livres, dans des conversations avec d’autres détenus, des méditations, une discipline de fer.
Ils étaient restés muets, jusqu'à ce que Gregor sorte une photo où il était avec Mermed et les deux filles.
- Elles ne vous rappellent rien?
Elle avait regardé longuement les photos, très longuement.
- Pourquoi de si belles femmes auraient elles voulu tuer mon mari?
- Je ne sais pas, à part cette histoire qu’elles nous ont racontée, mais elles travaillaient dans le même domaine, alors…
- Je ne les ai jamais vues, elles étaient françaises?
- Je crois
- Vous allez trouver, Gregor, quoique ce soit que vous trouviez, il faudra me dire.
- Bien sûr, Eliane.
Il était parti, sa voiture était dans la rue, un peu avant la maison, la portière du côté conducteur n’était pas fermée à clef, il avait du oublier de la fermer, ça lui semblait curieux, ça ne lui arrivait jamais, surtout à l’étranger. Il avait regardé il ne manquait rien, son poste de radio était là, ses lunettes de soleil et même son appareil de photo était toujours dans la boîte à gants de la Mercedes il avait du oublier de fermer, peut être était il troublé par sa visite à Madame Dore, peut être avait il trop en tête tout ce qu’il devait lui dire quand il était arrivé. Il avait besoin de réfléchir, de se poser au calme quelques heures avant de revoir Mermed, il avait un parloir le lendemain, il avait retenu une chambre dans un hôtel qu’il connaissait en plein Beaujolais, une petite heure pour y aller allait lui permettre de repasser toute la conversation, une bonne nuit – peut être – et le réveil au calme devrait lui éclaircir les idées, demain après midi en arrivant à la prison il saurait quoi dire – ça il le savait déjà, il saurait comment le dire, mais après tout, Mermed était sûrement aussi fort qu’il le disait, c’est vrai tout ce qu’il avait dit à Eliane Dore, mais lui qui l’avait vu évoluer difficilement restait encore prudent. Le lendemain matin, il s’était réveillé assez tard, le petit déjeuner et le trajet jusqu’à Haran avaient été paisibles, il pouvait tout dire à Mermed. Il y avait de la place sur le parking de la prison, où il arriva en même temps qu’une autre voiture qui se gara près de lui, les deux hommes qui étaient dans cette voiture de location ne descendirent pas. Ils étaient sûrement en avance ils avaient peut être le troisième parloir. Depuis qu’il venait voir Mermed, il avait pris l’habitude de regarder les visiteurs, il en reconnaissait quelques-uns uns, il y avait les familles, le plus souvent une mère d’un certain âge accompagnée par un ou deux enfants qui venaient voir le fils aîné, il y avait des jeunes femmes seules qui faisaient des efforts pour être jolies pour leur homme à l’intérieur, et il y avait comme ces deux types dans la voiture des petits groupes de garçons ou d’hommes qui venaient voir qui un complice? Un ami qui n’avait pas eu de chance?
Mermed avait demandé un double parloir, plus facile à obtenir au milieu de la semaine, ils avaient du temps. Gregor lui avait raconté tout ce qu’ils s’étaient dits avec Madame Dore.
- Tu vois, il y a un rapport entre Béa, Marie et Dore, le même travail. Et puis surtout il y a ce demi-frère, cet Etienne Dore qui habitait la bas, c’est le même portail du jardin qui permet d’entrer dans les deux maisons.
- Si ça se trouve ni Béa, ni Marie ne savaient qu’il y avait deux Dore, d’un autre côté tu me dis qu’ils ne se ressemblaient pas vraiment.
- Oui, mais tu n’as pas vu de photo, tu as surtout vu un homme qui entrait à l’adresse que tu avais et tu ne savais pas qu’il y avait une petite maison au fond du jardin, tu ne pouvais même pas le savoir en attendant, on ne la voit pas de la rue, j’ai regardé.
- Il faudrait trouver Etienne Dore.
- Comment?
- Son adresse c’est toujours à Dijon, c’est ce que pense Madame Dore. C’est difficile de lui écrire – j’ai vérifié hier sur votre minitel, je n’ai trouvé aucun Etienne Dore nulle part en France –si on lui écrit c’est pour lui dire quoi? Que tu devais le tuer et que tu t’es trompé, que tu as tué son demi-frère?
- C’est pas évident, mais toi tu pourrais lui dire que tu fais une enquête sur la mort de son frère.
- C’est possible, à part les gens de la prison et Madame Dore personne ne sait que l’on se connaît.
- Tu oublies Marie et Béa.
- C’est vrai et il y a forcément un lien entre Béa et lui ou son frère, forcément puisqu’elles le connaissaient, elles connaissaient ce nom, cette adresse, elles ne t’avaient pas dit son prénom?
- Non j’y ai déjà souvent réfléchi, elles m’ont chaque fois parlé de Dore, sans prénom
- Ce que m’a dit Madame Dore modifie les hypothèses que nous avions en tête.
Et ils avaient envisagé à nouveau toutes les possibilités qui se présentaient à leur intelligence.
- Elles ont pu dire la vérité, toute la vérité Béa avait été mariée – au fait est ce qu’elle t’avait dit qu‘elle était mariée ou qu’elle était avec un type dont elle a eu un enfant?
- Je ne suis pas certain de cela, je suis sûr de l’enfant, de Julie, je suis sûr qu’elle m’en a parlé je suis sûr qu’elle avait une fille, elle ne pouvait pas mentir c’était vraiment dur pour elle d’en parler, elle m’en a parlé toute la dernière nuit avec des mots, une douleur qui étaient véritables.
- Tu sais que je n’ai jamais su son nom…
- Béatrice Tabor, dans ce cas je me serais trompé de Dore, parce qu’elle ne savait pas qu’il y en avait deux.
- Elles ont pu aussi mentir, nous mentir volontairement. Elles te connaissaient, elles t’avaient fait parlé, Marie m’avait fait parlé de toi, elles savaient qu’à l’époque tu étais violent, tu étais ce chien de guerre qu’elles ont pu vouloir utiliser pour se débarrasser d’un concurrent, en présentant cette histoire de la fille de Béa.
- Oui et puis on peut aussi penser qu’elles ont été elles mêmes manipulées par cet Etienne Dore qui voulait se débarrasser de son demi-frère
- C’est possible, c’est curieux parce qu’il était à côté au moment de l’assassinat et qu’à partir de là on a plus eu aucune nouvelle, il a bien fallu que quelqu’un les prévienne.
- Dans tous les cas on a l’explication de leur silence, elles ne pouvaient pas se dénoncer, elles n’avaient rien fait ou elles étaient complices.
- Et si elles avaient écrit, comme ton courrier passait chez le juge d’instruction…
- Elles auraient pu te contacter toi
- C’était risqué aussi, elles connaissaient trop bien à quel point nous étions proches.
- Qu’est ce qu’on va faire? il faudrait essayer de retrouver un Etienne Dore, une Béatrice Tabor et une Marie Duroc.
- Si c’est les vrais noms, et s’ils sont français on peut y arriver par le bureau de Paris et puis je vais continuer ma piste, je vais aller en Italie, de toutes façons je dois y aller, j’ai quelqu’un d’autre à voir dans le nord aussi, je peux prendre un jour ou deux de plus pour voir les marchands italiens dont on m’a parlé à Lyon.
- Sois prudent. Si c’est un type qui a manipulé tout le monde il doit être au courant de ce que tu fais…