J'ai écrit et j'écris les textes de ce blog; beaucoup sont régulièrement publiés en revues; j'essaie de citer mes sources, quand je le peux; ce sont des poèmes ou des textes autour des gens que j'aime, la Bible, Shakespeare, le rugby, les single malts, Eschyle ou Sophocle, la peinture, Charlie Parker ou Sibelius, la définition de l'infini de David Hilbert, les marches ici et ailleurs...Et toujours cette phrase de Halldor Laxness: 'leur injustice est terrible, leur justice, pire encore.' oliphernes@gmail.com
18 Janvier 2018
Vers neuf heures – c’est Dimanche – Danielle, Ichebac et Blanc arrivent à la prison.
- Pour le moment on n’a pas rencontré beaucoup de types qui puissent être impliqués dans une affaire pareille.
- J’en ai vu un, dit Blanc.
- Moi deux ou trois peut être.
- Disons qu’à nous trois on en a peut être vu une demi-douzaine.
Blanc, ce matin rencontre des barbares, des gens qui ont été condamné pour actes de barbarie. Il voit d’abord un homme qui sodomisait d’autres hommes avec des tessons de bouteille, des hommes à qui il faisait faire des fellations à des chiens. Il en rencontre un autre qui déféquait dans la bouche des gens qu’il séquestrait. Des types ordinaires qui ont commis des actes monstrueux et qui malgré tout trouvent leur peine trop dure. L’un d’eux s’est même pourvu en cassation, tout seul sans passer par un avocat – aussi inconscient en matière de droit que dans le domaine moral. Il n’invoque pas un problème de procédure, ou plutôt si, il croit que la lourdeur de sa peine est une erreur de procédure… Pour le malheur de la plupart des détenus, il y a des codes de procédure pénale à la bibliothèque et malheureusement certains savent lire et se croient des exégètes qualifiés.
Un Dimanche matin sordide et écœurant et pourtant, il en a vu Blanc en vingt ans de carrière des horreurs. Mais là, devant cette inconscience, ce manque total de remords, il se demande à quoi servent les peines de prison. Ces types recommenceront dès qu’ils en auront l’opportunité. Un dimanche matin sans espoir…
Ichebac n’est pas mieux loti, il voit des pointus, ils ont décidé avec Blanc de se garder ces délinquants. Parmi tant d’autres il rencontre un garçon de vingt sept ans qui a violé sa nièce quand elle avait cinq ans. Il n’éprouve pas d’autre regret que celui d’être enfermé trop longtemps et d’être sans cesse insulté par les autres détenus et méprisé par les surveillants. Si certains sont issus de milieu de misère, lui vient d’un milieu social évolué, il a fait des études supérieures. Son examen psychiatrique dont Ichebac a pris connaissance montre une grande fragilité sentimentale et sexuelle liée aux problèmes familiaux qu’il a connu enfant, mésentente de ses parents, puis séparation. Sa seule expérience sexuelle, avec une étudiante, s’est révélée désastreuse.
- Il aurait fallu consulter.
- Pourquoi? J’étais bien comme ça les femmes m’ont toujours dégoûté.
- Sauf la fille de votre sœur…
- C’était une gosse, elle ne parlait pas, elle ne se moquait pas de moi.
Pauvre marteau, dangereux marteau…
Le type ajoute,
- Vous savez, Papon il devrait être avec nous.
- Pourquoi?
- Il a envoyé des gosses qui subissaient les viols des SS.
Ichebac n’a rien répondu. Papon ne l’intéresse pas plus que ce type. Seules les victimes l’intéressent, il n’y a qu’elles qui pourraient pardonner.
Ils se retrouvent pour déjeuner, un peu de calme avant la dizaine de détenus qu’il faut encore voir. Chacun raconte sa matinée. Danielle a vu un élu.
- On peut l’éliminer, comme tous ceux que l’on a vu ce matin, mais il m’a dit des choses assez intéressantes pas pour notre enquête mais sur la prison. Il pense que les avocats, les juges, même nous, personne ne connaît la prison et il dit que malheureusement nous croyons tous la connaître parce que nous y venons souvent. Personne ne connaît, d’après lui la violence qui y règne– lui me dit que tous les règlements de compte et il y en a beaucoup sont organisés. Que ce soient des leçons, du racket, des agressions sexuelles, rien n’est laissé au hasard et les victimes ne se plaignent pas, elles sont tombées dans les escaliers ou en faisant du sport… Les rares qui parlent sont des balances et pour eux ça devient encore pire. Il m’a dit aussi que ça pouvait être un endroit exceptionnel pour qu’un homme se transforme complètement, il a vu quelques détenus qui y arrivaient, il m’a cité Apollinaire qu’un séjour de six jours avait marqué à jamais.
- Je ne crois pas que la majorité des détenus changent ici.
- Non quelques-uns uns seulement. Il m’a aussi dit, il le vit, le voit, l’entend tous les jours, que l’examen qui a le plus fort taux de succès en France c’est celui de la récidive.
Il est l’heure de retourner à la prison et recommence le rituel des gardiens qui accompagnent les détenus. Ils sont usés tous les trois, trop de cigarettes, trop de mythomanie, trop de misère et cette atmosphère de la prison qui passe sous toutes les portes des cellules, trop de doutes sur leur enquête sur la façon de la mener. La commissaire s’en veut d’avoir imposé cette épreuve aux deux inspecteurs, ces heures d’interrogatoires pour déboucher peut être nulle part. Au fait elle a oublié de rappeler Rolles pour savoir si le technicien EDF a reconnu Costani, non c’est demain qu’il le voit.
On frappe à la porte du bureau.
- Oui?
- Je peux faire entrer le détenu suivant, madame le commissaire?
- Qui est ce?
- Mermed, c’est le dernier pour vous.
- Je n’ai pas encore vu son dossier, je le lis et je viens le chercher.
Elle consulte les documents, soupire, encore un assassin…
- Bonjour madame
- Bonjour monsieur, nous menons une enquête d’environnement sur tous les détenus.
- Pourquoi?
- Vous savez que l’on a trouvé un cadavre dans la prison, nous essayons d’établir s’il y a un lien entre ce cadavre et un détenu ou un surveillant. Nous tentons de voir si dans l’entourage des prisonniers, amis, famille, relations, il y a une personne qui corresponde au signalement que nous avons.
Jusqu’à présent elle n’a pas été aussi prolixe, mais puisque c’est le dernier, ça n’a plus d’importance, et puis elle a du temps.
- Mermed né le…
Elle lui demande de confirmer tous les points de son état civil, et
- Pourquoi vous êtes vous engagé dans la légion?
- La fin de ma crise d’adolescence.
- Oui, mais pourquoi la légion?
- Je voulais savoir si j’étais capable de réussir des examens, je n’en avais jamais passé à l’école, et ceux de l’entrée à la légion sont durs.
- Est ce que cela vous a plu?
- La légion?
- Oui.
- Beaucoup.
- Pourquoi?
Mermed explique le sport, la discipline, les missions à l’étranger sur tous les points chauds. Il parle beaucoup, bien, il est content d’être interrogé par une femme, même si c’est un flic, il en voit si peu… en plus elle est très belle.
Elle allume encore une cigarette.
- Vous en voulez une?
- Je ne fume pas.
- Et ce meurtre?
- Une discussion qui a mal tourné.
- Une discussion pour une place de stationnement c’est vraiment n’importe quoi, un mort et vous quinze ans de prison.
- Oui…
Il cache quelque chose, elle en est sûre, il y a du flou dans son oui, ses yeux sont partis bien loin.
- C’était la seule raison?
Elle a deviné, bon sang ces bonnes femmes avec leur intuition…
- Oui, j’étais très violent à l’époque.
- Plus maintenant?
- Je ne crois pas.
Il faut que je le fasse parler.
- C’est comment la prison?
- Une prison.
- C’est dur?
- A part les portes fermées ça tient plus du club de vacances que d’autre chose, il n’y a aucune discipline.
- Pardon?
C’est le premier détenu qui lui parle de cette façon, non il y en a eu un autre.
Ce garçon donne une impression de calme. Son dossier dit qu’il a suivi une thérapie qui a eu de très bons effets.
- Vous avez suivi une thérapie?
- Oui, pendant deux ans.
- Vous êtes sûr d’avoir dominé votre violence?
- Ici on ne peut être sûr que de ce qui se passe ici, c’est un endroit dur, il faut se faire respecter, j’arrive à le faire sans violence. Comment ce sera dehors? Je ne sais pas mais je crois que j’ai beaucoup changé.
- Depuis la fin de la thérapie, vous n’avez plus d’aide. Vous avez peu de visites
- Uniquement mon ami Gregor, quelque fois ma tante et ma sœur.
- Gregor?
- C’est un journaliste allemand Gregor Samsa.
- Je connais, enfin ce qu’il écrit, vous le connaissez depuis longtemps?
Lui, il a tout son temps, une rupture dans son emploi du temps, c’est une pause et puis il fait un temps tellement épouvantable qu’il est aussi bien avec cette femme qu’en promenade et il aime discuter. Et c’est une inconnue, il se sent en confiance sûr de lui, les autres ne peuvent plus l’atteindre. Il sait, il l’a senti qu’elle a deviné qu’il n’avait pas tout dit mais il saura s’arrêter à temps. Il lui parle de son amitié avec Gregor de l’article qu’il avait fait sur lui juste avant son arrestation. Et il lui dit qu’il continue de travailler tout seul, le psychiatre qui le suivait lui avait recommandé quelques livres de psychologie, et lui qui n’avait jamais lu s’est mis à la lecture d’abord des livres sur les rapports père fils, puis des livres sur la guerre, la stratégie, les causes des guerres, les raisons pour lesquelles des hommes se battaient, se tuaient pour des idées religieuses ou politiques, et il avait commencé à s’intéresser à la philosophie, aux religions. Il s’était mis à lire tellement qu’il s’était fait enlever la télévision de sa cellule.
- Il y a un détenu qui m’a dit que je finirais moine Zen, il m’appelle le légionnaire moine.
Il n’en parlait jamais – sauf à Gregor – mais elle comprenait.
- Pourquoi moine?
- Il trouve que je m’impose une telle discipline ici que petit à petit ma cellule ressemble à une cellule de moine.
Il lui a parlé du rythme de ses journées, c’est un emploi du temps chargé, laissant très peu de place au repos et à l’inactivité, il lui explique qu’il se lève tous les matins vers deux heures.
- La nuit est le seul moment sans bruit.
Et puis que tout ce qu’il fait, même les toutes petites choses, la vaisselle, l’entretien de sa cellule, il les fait maintenant à la perfection.
A ce moment Ichebac entre dans la pièce,
- Vous avez terminé Commissaire?
- Encore quelques questions, restez Jean Paul.
Mermed se dit que c’est fini, le mirage de cette confiance est passé.
- Vous avez décrit votre sœur, et vos amies vous deviez en avoir à la légion?
A part à Gregor il n’a jamais parlé de Béa, cette fille c’était trop lui même, elle savait tout de lui, y compris ce que lui n’a découvert que plus tard pendant la prison, il se souvient qu’un jour elle lui avait dit:
- Tu sais Mermed, ce que tu as vécu quand tu étais jeune, ce qui t’a déréglé, beaucoup de garçons l’ont vécu, tu n’es pas le seul à avoir connu une situation pareille.
C’était bien beau de lui dire ça, mais c’est lui qui l’avait vécu. Enfin il ne parlera jamais de Béa.
- J’avais des copines, bien sûr.
- Vous vous souvenez de leurs noms et de leurs adresses?
Il avait donné des noms – ceux dont il se souvenait- et puis il avait décrit celles dont il se souvenait.
- Merci Monsieur Mermed, au revoir.
Mermed est rentré dans sa cellule. Ce matin il n’a pas pris sa douche, il voulait y aller cette après midi, mais il y eu la commissaire.
- Surveillant, je peux aller à la douche?
- Non.
- Pourquoi?
- Parce que c’est non.
- Mais…
- Il n’y a pas de mais. Le Chef ne veut pas que les douches soient ouvertes cette après midi.
- Pourquoi?
- Mermed, les voies du Chef sont impénétrables comme celles de Dieu.
Ca fait du bien d’entendre ça. Ma cellule est fermée mais une clef l’ouvrira un jour, il y a des têtes qui resteront toujours fermées. Ce qui le fait repartir dans une de ses méditations. Je n’ai pas choisi ma cellule, ici je ne suis pas dans une cellule de moine bien que je vive comme un moine – il a raison le Gros – mais mon esprit est libre, il n’a jamais été aussi libre et il est beaucoup plus libre que celui de ceux qui ont les clefs pour sortir. Est ce que je n’ai pas voulu venir ici? Il n’y a que le Grand qui croit que l’on est venu ici parce que nous le voulions, sauf les fous; si on l’écoute soit on est maso soit on est fou. J’ai jamais voulu tuer ce Dore. Je l’ai tué parce que j’avais appris à me battre, à réagir au moindre signe de danger. Mais je ne voulais pas qu’il meure, je voulais vivre avec Béa, ma Béa tu m’as caché tant de choses, sauf le plus important tu m’as montré ton amour tu m’as appris la tendresse. C’est vrai qu’il y en a beaucoup qui acceptent d’être ici parce qu’ils y sont mieux que chez eux, le Taré il est comme ça, pourquoi est ce qu’on l’appelle le Taré? Moi j’étais tellement bien, j’aimais mon métier, j’avais Béa, c’est vrai je ne perdais pas de temps à réfléchir. L’illusion de Béa me suffisait. Je n’ai jamais décidé de venir ici, je ne l’ai jamais prévu, rien à voir avec le Chauve, je ne viens pas y passer du temps entre deux braquages. Eux ils ont choisi moi non. Le Grand dit que l’on choisit toujours, que personne ne nous force, que l’on sait qu’il peut y avoir des conséquences comme la prison et que l’on est d’accord avec ces conséquences. C’est vrai que j’ai tué Dore et que je suis rentré au quartier attendre d’être arrêté. Et puis ça ne change rien. Il faut que j’en parle avec Gregor. ça aurait pu être lui…
C’est l’heure du repas, il va encore y avoir les cannellonis du dimanche soir.
- Il n’y a rien d’autre?
- Non
- Je vais me faire cuire quelque chose.
- Qu’est ce que tu vas faire?
- Des pâtes…
- Avec quoi?
- Un peu de beurre.
Le Rital qui est à la gamelle en même temps que lui est horrifié.
- Tu vas pas mettre du beurre, mets de l’huile d’olive, je t’en passe.
- Non merci je n’aime pas.
à suivre