J'ai écrit et j'écris les textes de ce blog; beaucoup sont régulièrement publiés en revues; j'essaie de citer mes sources, quand je le peux; ce sont des poèmes ou des textes autour des gens que j'aime, la Bible, Shakespeare, le rugby, les single malts, Eschyle ou Sophocle, la peinture, Charlie Parker ou Sibelius, la définition de l'infini de David Hilbert, les marches ici et ailleurs...Et toujours cette phrase de Halldor Laxness: 'leur injustice est terrible, leur justice, pire encore.' oliphernes@gmail.com
31 Août 2017
Mermed se rallonge et reprend la rêverie qu’il avait commencée la veille en lisant et qui a dû se poursuivre pendant son sommeil.
Quatre ans auparavant, il était à la légion depuis sept ans. Des années dures mais efficaces. C’était un bon soldat, il aimait son métier, il devait même entrer à l’école des sous-officiers. En puis ce soir là, Béa lui avait demandé de l’emmener chez Toni, le bistrot où ils s’étaient rencontrés quelques mois plus tôt, en automne, un soir de pluie ininterrompue, un soir à la Prévert, rappelle-toi Béa.
Il était avec tous les gars au bar, il devait être sept heures et demie, ils étaient à l’apéro sauf lui et Claudie, la femme de Toni qui buvaient du café. Et puis, elle était entrée ruisselante, tous les gestes avaient été suspendus. Mermed, qui racontait les souvenirs du vieux combattant de vingt cinq ans qu’il était s’était retourné puisque plus personne ne l’écoutait, et il avait été comme les autres, frappé de mutisme tellement elle était belle, mieux que belle, une allure, un sourire et des yeux qui s’éclaircissaient au fur et à mesure qu’elle se rapprochait de la lumière. Tellement belle que tous ces types qui faisaient habituellement des escalades de muflerie devant les filles se taisaient. Aucun d’entre eux ne pouvait dire un mot.
Elle s’était approchée du bar là où étaient Toni et Claudie.
- Bonsoir madame, bonsoir monsieur.
- Bonsoir madame.
- Un café, je vous prie, et j’aimerais téléphoner, j’ai oublié mon portable et la cabine sur la place est en panne.
La voix s’accordait avec les yeux, avec le visage, belle, douce.
- Bien sûr, le téléphone est là-bas, oui, au fond, à droite.
- Merci.
Pendant qu’elle était partie téléphoner, Mermed, revenu la veille d’une mission en Afrique, était encore resté muet. Les conversations au bar avaient repris, lui, il était ailleurs, la fatigue? Non, sûrement pas, plutôt un rêve. Il rêvait, il n’était pas possible qu’une fille pareille soit entrée un soir de pluie comme celui ci, chez Toni où rien de semblable n’était jamais arrivé. Et pourtant c’est bien elle qui était revenue du fond du bar, et qui avec sa voix, une voix de soleil et de bonheur, une voix apaisante, avait demandé à Claudie:
- Il n’y a personne chez moi, ma voiture n’a pas voulu repartir. Est-ce que je peux trouver un taxi?
Cette fille, elle était intimidante, une femme que l’on voulait connaître, qu’il fallait connaître mais que l’on n'aurait pas osé aborder. Aussi belle et inaccessible que ces femmes des tableaux de son père, les madones de la renaissance. Voilà ce qu’elle était, comment il la trouvait, la première fois qu’il comprenait l’amour de son père, sa fascination pour ces vieux tableaux de famille et ceux qu’il achetait. Il ne s’était jamais intéressé à son père, à ses goûts, mais il se souvenait, tellement il les avait entendus des noms de tous ces peintres que son père aimait plus que tout. Sans s’en rendre compte et même à contre cœur il avait appris chez lui à aimer et à reconnaître toute cette peinture de la renaissance. Jamais depuis ses années de légion, surtout pas chez Toni, avec les copains, il n’avait pensé à cette partie de sa vie. Il avait fallu qu’un soir de pluie, une voyageuse…
- Non, il n’y a pas de taxi, mais il y a un garagiste. Dis, Georges, tu as entendu? La dame est en panne, tu n’irais pas voir sa voiture?
Il n’avait même pas râlé le gros Georges, bien sûr qu’il allait voir, il avait demandé ce que c’était comme voiture et où elle était garée,
- Vous pouvez lui donner les clefs, ici il n’y a que des gars de la légion ou des anciens comme Georges ou moi, avait dit Toni.
Georges était parti et Claudie avait demandé:
- Vous voulez boire autre chose, Madame?
- Je n’ai pas eu le temps de déjeuner, est ce que vous…?
- Le soir je ne sers pas, mais je peux vous faire une omelette et une salade.
- Ce sera parfait, merci.
- Je vais vous installer à la petite table, oui, celle là.
C’était la petite table au bout du bar, celle où Toni le matin, lisait le journal en buvant son café.
Elle s’était assise.
- Vous voulez le journal?
- Je veux bien, merci.
Toni le lui avait apporté, il essayait lui aussi de faire la conversation. Comme les autres il était sous le choc. Il avait attendu que Claudie soit partie à la cuisine, Claudie qui ne supportait pas qu’il parle à une autre femme, c’était toujours elle qui servait les rares femmes qui entraient chez eux.
Georges était revenu en même temps que Claudie apportait l’omelette et la salade.
- Je ne vais rien pouvoir faire. Elle a chauffé longtemps votre voiture?
- Je me suis aperçu que le voyant rouge était allumé quelques kilomètres avant d’arriver ici, il était peut être allumé avant mais comme j’avais le soleil dans les yeux… l’orage est arrivé tout d’un coup, je n’ai rien vu.
- Je crois que les culasses ont dégusté.
- C’est grave?
- Oui, il faut les changer, déjà ça prend du temps et avant il faut les commander, il faut bien compter une semaine, et c'est assez cher.
- tant pis, mais vous pouvez le faire?
- Bien sûr.
Elle lui avait dit qu’elle allait récupérer son sac dans la voiture, que la carte grise était dans la boîte à gants, elle lui avait donné son nom.
- vous voulez une avance ?
- Non, non...
- L’adresse est sur la carte grise
Elle avait noté le nom du garage
- Je vous appelle dans une semaine?
- Oui
- Il n’y a vraiment ni taxi, ni train?
- Non, j’ai bien une voiture que je prête à mes clients mais j’ai déjà dépanné un client aujourd’hui.
- Et un hôtel?
- Il y en avait un, il a fermé il y a deux ans.
Tout d’un coup, il avait osé
- Où allez-vous madame?
- A Toulouse
- Je peux vous y emmener
- Vous devez y aller?
Il ne voulait pas lui dire qu’il ferait le voyage pour elle, il ne voulait pas lui dire qu’il connaissait une fille à Toulouse et qu’il faisait souvent l’aller retour, c’était Toni qui lui avait cassé son coup.
- Il y va souvent, il a une copine là-bas.
- Vous aviez prévu d’y aller ce soir? Non… je ne veux pas que vous fassiez tous ces kilomètres pour moi.
- J’aime bien conduire, ça me fera plaisir.
C’était vrai, il aimait conduire, surtout la nuit. Il prenait le plus souvent la nationale plutôt que l’autoroute pour faire les cent kilomètres, il s’était rendu compte qu’à certaines heures de la nuit, en ralentissant vers les radars, il ne mettait pas plus de temps.
- Je vais téléphoner à nouveau, mon mari est à l’étranger mais mon amie qui devait passer chez moi est peut être rentrée et elle viendra me chercher.
Mermed avait – était ce cela prier? - pour que son amie soit encore absente et ça avait marché.
- Il n’y a toujours personne et son portable ne répond pas.
- Alors je vous emmène.
Claudie lui avait dit, comme pour Georges, qu’elle pouvait avoir confiance
Heureusement Toni n’avait rien ajouté.
- Je sais, avait-elle dit.
Ces deux mots lui avaient fait chaud au cœur, pour un peu il aurait rougi comme un gosse, et pourtant elle avait quel âge? Son âge à un an près.
Il s’était approché.
- Nous partirons dès que vous aurez terminé.
- Vous prenez quelque chose?
Il avait pris un café, il ne buvait pratiquement jamais d’alcool.
- Vous êtes légionnaire?
- Oui
- Depuis longtemps?
- Sept ans
- Ça vous plaît?
- Oui, beaucoup, on voyage, j’arrive d’une mission de trois semaines en Afrique.
Elle lui avait demandé où il était allé en Afrique et pour quoi faire.
- Nous devions assurer la sécurité des populations déplacées, tous ces gens qui meurent de faim dans les camps.
- J’ai vu les images à la télévision, c’est atroce.
- Oui.
Il n’osait pas lui demander ce qu’elle faisait à cette heure dans ce village, il n’osait pas lui demander d’où elle venait, comment elle s’appelait – il n’avait entendu qu’un murmure quand elle avait dit son nom à Georges-
- Comment vous appelez-vous, Monsieur?
- Mermed.
- Vous avez bien un prénom? Moi c’est Béatrice, Béa.
- Marc, mais on dit toujours Mermed.
- Ravie de vous rencontrer, Mermed.
- Moi aussi, Béatrice.
à suivre