J'ai écrit et j'écris les textes de ce blog; beaucoup sont régulièrement publiés en revues; j'essaie de citer mes sources, quand je le peux; ce sont des poèmes ou des textes autour des gens que j'aime, la Bible, Shakespeare, le rugby, les single malts, Eschyle ou Sophocle, la peinture, Charlie Parker ou Sibelius, la définition de l'infini de David Hilbert, les marches ici et ailleurs...Et toujours cette phrase de Halldor Laxness: 'leur injustice est terrible, leur justice, pire encore.' oliphernes@gmail.com
19 Octobre 2017
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La prison a retrouvé son calme, les gamelleurs ont distribué le repas à tous les prisonniers qui, comme d’habitude, savent tout. Chacun a sa version de ce qui s’est passé. Les brillants pénalistes de la prison, les artistes du langage imagé, les voleurs de poules et autres braqueurs et même l’anthropophage, tous échangent dans cette atmosphère de franche et courtoise camaraderie qui ne peut se développer que dans un monde aussi raffiné qu’un couloir de prison quelques propos choisis.
- C’est un maton qui s’est fait buter.
- Qui? j’espère que c’est cet enfoiré (c’est peut être un autre mot qui a été utilisé, mais le bruit des conversations empêche de bien saisir)
- Connard, c’est pas un maton, c’est…
- Tu me traites de connard, fils de pute.
- Respecte ma famille.
- Ta famille, je les…. (On entend vraiment mal) eh tapette.
Les conversations se poursuivent sur le même ton badin et sympathique dans les cellules.
Mermed est dans la sienne, seul. En Guyane, il était responsable de son groupe qui avait été lâché en autonomie dans la forêt, c’était grand. A la fin des trois semaines, ses copains avaient voulu retourner à Rio où ils étaient allés l’année précédente et où ils avaient passé un mois formidable, mais il n’avait qu’une envie, retrouver Béa. Il n’avait pas pu lui téléphoner tous les jours, mais il l’avait appelé chaque fois qu’il en avait la possibilité. Elle lui avait dit qu’elle l’attendait et qu’elle serait à l’aéroport, ils repartiraient à Toulouse en voiture et passeraient quelques jours dans un coin qui leur plairait. L’avion était arrivé, il avait récupéré son sac, elle était bien là, elle ne l’avait pas encore vu. Elle était un peu inquiète, il était avec les derniers passagers qui sortaient de la salle des bagages. Dès qu’elle l’avait vu, le sourire et le bonheur avait chassé l’inquiétude de son visage et ils s’étaient embrassés sans un mot, heureux, tellement heureux. Ils avaient traversé Paris. Elle l’attendait tous les jours, elle les comptait, il lui avait tellement manqué. Dans l’après midi, ils étaient arrivés dans un village au bord de la Loire où ils avaient trouvé un hôtel calme. Pendant les quelques jours qu’ils y avaient passé ils avaient oublié les trois semaines de séparation. Il pleuvait, il faisait froid, ils ne quittaient pas le village. Le matin ils prenaient le café, ils se promenaient, dînaient à l’hôtel où il n’y avait que quelques couples de touristes qui visitaient les châteaux. Ils aimaient bien ce village, ils s’aimaient. Ils parlaient, il lui racontait la Guyane, la forêt, les Indiens, elle lui avait demandé:
- A quoi servent ces manœuvres, si ça n’est à t’emmener loin de moi?
- A réviser la guerre.
- Et tu aimes la guerre Mermed?
- J’aimais, mais depuis que tu m’en parles…
Elle voulait savoir si en Guyane il y avait ces têtes réduites. Il ne croyait pas, mais il lui avait raconté qu’au Brésil il y avait des expéditions organisées pour les touristes chez les Jivaros où ils achetaient des têtes réduites par des sortes de taxidermistes.
- Quelle horreur!
Une nuit, il lui avait dit que dès le premier soir chez Toni, elle lui avait fait penser à une Vierge de la renaissance
- Tu connais la peinture, Mermed?
C’est la première fois qu’il lui parlait de cette ressemblance, qu’ils parlaient de peinture, de son métier à elle.
- Mon père a beaucoup de tableaux, il n’aime que cette période, il nous emmenait en vacances voir des églises, des musées, alors même si je ne l’aimais pas lui, il m’en reste beaucoup de souvenirs.
- Il était comment ce tableau?
- C’était un très grand tableau, au fond d’une église, beaucoup de rouges différents.
- En Italie?
- Oui, mais je ne sais plus dans quelle ville.
- Je sais, on me l’a dit déjà et je le sais que je lui ressemble à cette Vierge, c’est celle de Titien dans l’Assomption.
- C’est ça.
- Je vais te faire aimer cette peinture, moi aussi je l’aime beaucoup.
Et elle lui en avait parlé des heures avec passion, avec finesse et avec simplicité, elle lui racontait Léonard et Raphaël, elle lui décrivait les tableaux, ces visages de femmes qui servaient de modèles aux Vierges de Bellini. En l’écoutant parler des tableaux qu’elle aimait, il retrouvait ses souvenirs, les connaissances qu’il avait malgré tout gardé au fond de lui et il aimait tellement Béa, il aimait ses mots et il aimait ces peintres qui seuls avaient su garder de tels visages pour toujours.
Et ils parlaient de leur vie, elle avait réfléchi à ce qu’ils pouvaient faire, elle avait parlé à son mari, elle lui avait dit qu’elle connaissait un autre homme. Il voulait bien la laisser seule quelque temps pour qu’elle réfléchisse, mais il tenait toujours à elle. Quelque chose la tracassait sans cesse, Mermed le sentait, il lui avait demandé ce que c’était,
- Je ne voudrais pas me tromper encore une fois.
- Tu crois que tu te trompes avec moi?
- Non, mais tu sais quand on a eu une expérience, on reste marqué.
Ils étaient rentrés à Toulouse. Ils avaient pris leur rythme, il était à la caserne du lundi au vendredi, avec elle tous les week-end, qu’ils passaient souvent avec Gregor et Marie. Chaque fois le bonheur d’être ensemble les envahissait davantage, chaque fois il lui demandait,
- Quand, Béa, quand?
Chaque fois elle voulait lui dire tout de suite, mais quelque chose l’en empêchait toujours, quoi? Ses scrupules? Son anxiété? Une chose était certaine, son amour pour lui.
à suivre